vendredi 23 mai 2014

Le Hobbit 2 : La Désolation de Smaug


Sensiblement plus réussi que le premier volet, les aventures de Bilbon Saquet et ses amis gagne en suspense et en aventures romanesque.
 



Le film débute par un retour en arrière. Dans le village de Bree, le magicien Gandalf annonce à Thorin Ecu-De-Chêne que sa tête est mise à prix et qu'il est temps pour lui de réunifier les Royaumes Nains pour récupérer un bijou, l'Arkenstone, gardé par le dragon Smaug. Douze mois plus tard, Thorin, Bilbon et leurs amis sont toujours poursuivis par l'orque Azog et sa troupe, alors qu'ils se dirigent vers la Forêt Noire. Ce dernier, désigné chef par le Nécromancien, charge un autre orque, Bolg, de les traquer...
Héros de western

Un an après le début de ses aventures, Bilbon le sympathique Hobbit est de retour et son histoire redémarre là où on l'avait laissé. Toujours traqué par les Orques, lui et ses amis sont à la recherche de l'Arkenstone, une pierre brillante et puissante. Mais celle-ci est sous la bonne garde du dangereux dragon Smaug, qui pourrait commettre d'énormes dégâts et semer la terreur si il était réveillé. Piégés par des araignées géantes, ils seront sauvés par notre héros, qui les libérera grâce au pouvoir d'invisibilité de l'anneau. Il se servira une nouvelle fois de celui-ci pour aider ses compagnons à s'évader après qu'ils aient été enfermés dans des geôles par des Elfes, dont Legolas et Tauriel l'Elfe féminine. Ces derniers finiront tout de même par les seconder lors de l'attaque des troupes de Borg. Cette histoire, plus que la première partie, est centrée sur le personnage de Bilbon, héros solidaire mais solitaire au cœur d'une quête collective.

Que ce soit lors de l'attaque des araignées, face aux Elfes ou à Smaug, ou encore pour résoudre de complexes énigmes, et même si ses aventures s'inscrivent dans une dynamique de groupe, il est seul. Tel un héros de western qui débarque sur son cheval dans une ville pour la nettoyer des bandits de grands chemin avant de repartir une fois sa mission accomplie, il accomplit sa tâche sans aide. Car si lui peut appuyer ses camarades dans la réussite de leurs objectifs, eux en revanche ne peuvent pas grand chose pour lui. En usant du pouvoir magique de l'anneau, il bénéficie de son invisibilité pour aider les Nains à se dépêtrer des situations dans lesquelles ils se sont retrouvés. Ces derniers lui apportent en échange des solutions pour avancer sur la route du succès, comme une forme de récompense de son altruisme. Mais c'est sa solitude au milieu de ses alliés qui, peu à peu, entraîne notre hobbit autant que l'histoire vers la noirceur.

Magie destructrice

Cette lutte des forces du bien contre celles du mal se matérialise ici entre autre dans un combat d'influence psychique. Bilbon lutte contre le pouvoir extraordinaire mais également destructeur de l'anneau. Un combat intérieur entre la volonté de contrôle personnel et la soumission à la magie destructrice de l'objet. Ici, nous sommes dans le duel du «qui possède qui», presque comme une drogue, l'anneau représentant l'addiction. Ce combat invisible pour les Nains affecte le hobbit, mais pas encore au point de mettre la quête en péril. Une quête qui s'assombrit à chaque pas que font nos héros. Traqués par les Orques, obligés de batailler contre un dangereux dragon, les dangers s'accumulent et s'amplifient au fur et à mesure que l'histoire se dirige vers sa résolution, les rebondissements permanents qui rythment le film s'inscrivant dans un schéma scénaristique classique inhérent au genre codifié de l'Héroïc Fantasy.

Pour ce second volet de la trilogie du « Hobbit », tiré de l'univers de Tolkien, Peter Jackson ne déroge pas à la règle qui fait de ce genre de film un succès : humour et action. Dans la stricte et cohérente lignée du premier volet ainsi que du Seigneur des anneaux, il séduit ceux dont l'univers est déjà familier. Une suite d'aventures menées sans temps morts qui épate visuellement et dont la dimension globale n'efface en rien les destinées personnelles. Même si l'on peut pinailler sur des impératifs commerciaux (introduction d'une Elfe, Tauriel, interprété par Evangeline Lilly, pour attirer un public féminin ; le divertissement familial privilégié parfois au détriment d'une plus grande complexité du film), il n'en reste pas moins une réussite, y compris dans l'interprétation, Martin Freeman incarnant un hobbit volontaire mais portant ses doutes intérieurs comme un fardeau. A noter le « retour » de Legolas (Orlando Bloom).



Plaisant et spectaculaire, le second volet de la trilogie du Hobbit touche le but que le film s'était fixé : nous faire passer un agréable moment. Si l'on peut regretter son côté un peu trop calibré pour séduire totalement, l'univers de Tolkien est toujours aussi bien restitué et maîtrisé, avec une virtuosité captivante. Les héros poursuivent une quête que le spectateur prend toujours autant de plaisir à suivre. On attend désormais avec impatience décembre 2014 pour la conclusion de leurs aventures.
 
 
 


vendredi 2 mai 2014

Zulu : Over the Rainbow


Plongée noire et violente dans une Afrique du Sud post-apartheid, Zulu oscille entre onirisme et implacable réalisme dénué de tout échappatoire.




Afrique du Sud, de nos jours. Une adolescente est sauvagement assassinée. Deux policiers, un noir, Ali Sokhela (Forest Whitaker), au passé douloureux, et un blanc, Brian Epkeen (Orlando Bloom), épave notoire, sont chargés de l'enquête. Très vite, leurs investigations vont les entraîner des extrêmes pauvretés des Townships de Capetown aux luxueuses villas des bords de mer, à la recherche d'une drogue de synthèse, les amenant à se confronter à leur passé et à lutter contre leurs démons intérieurs...


Rassemblement de façade

Ali Sokhela est un flic intègre et idéaliste abîmé par la vie et marqué au fer rouge du sceau de l'apartheid. Il a perdu son père, brûlé par des blancs, lorsqu'il était plus jeune. Solitaire, sa vie intime se résume à la fréquentation des prostituées qu'il paye pour caresser leur peau. Malgré sa carapace d'acier, il a gardé sa capacité à s'émouvoir des crimes qu'il est chargé d'élucider. Ici, il doit s'occuper du meurtre d'une adolescente. Dans son enquête, il est aidé par Brian Epkeen, que la vie a peu à peu fait sombrer. Alcoolique, séparé de sa femme – et ne cherchant pas à cacher son antipathie pour le nouveau compagnon de celle-ci – il joue les têtes brûlées dans un pays loin d'être apaisé, quitte à fleurter avec l'illégalité. Tout deux vont être confrontés à la réalité d'un pays gangrené par la violence, le racisme et les inégalités et où le chacun pour soi a été érigé en règle de vie, loin de la « nation arc-en-ciel » vantée par ses dirigeants depuis 20 ans.

En effet, ce film montre que, derrière le rassemblement de façade, les inégalités sont plus criantes que jamais, entre les quartiers très pauvres et les villas du bord de mer très riches qui se côtoient dans une violence de plus en plus sanglante et un racisme persistant malgré la fin officielle de l'apartheid. Le réalisateur français Jérôme Salle montre que le pays n'est pas guéri de ses démons et que les vols et les trafics de drogue se poursuivent avec des gangs forts face à une police totalement dépassée voire complaisante. Brian Epkeen et Ali Sokhela sont imprégnés de cette ambiance, et même si ce dernier tente de lutter contre cette violence en croyant au pardon, il finira par flancher et y succomber. Son comparse, lui, est borderline et ne montre guère d'illusions quant à l'état du pays et son devenir. Les fractures sont béantes entre des populations fortement marqués par leur différence de statut social et qui les enferment dans des perspectives d'avenir incertaines.

Plaies encore vives

Ali Sokhela et Brian Epkeen évoluent ainsi dans ce climat de peur permanente d'un pays au bord du gouffre. Mais chacun avec leurs valeurs. Sokhela au début du film joue les « bon flic » alors qu'Epkeen apparaît comme un « mauvais flic ». Pourtant, au fur et à mesure de l'évolution du film, leurs convictions vont être mises à rude épreuve, remises en cause personnellement, et les rôles s'inverser. Le pardon est un sujet majeur au cœur du scénario, mais peut-on vraiment pardonner ? Le risque de l'individualisme est permanent. Et malgré le soutien sans faille d'Epkeen, Sokhela perd peu à peu ses illusions, finissant même par succomber à la tentation de la vengeance. Epkeen, à l'inverse, agressif comme l'est l'Afrique du Sud, va peu à peu s'adoucir pour tendre vers ce pardon. Mais cette notion reste une chimère dans un pays dont les plaies encore vives continuent de marquer sa réalité et dont la guérison prendra encore du temps.

Jérôme Salle, en adaptant le polar éponyme de Caryl Ferey, pose une caméra quasi-documentaire sur l'un des pays les plus apaisés du continent noir. Mais il montre rapidement que cela n'est qu'une illusion, et que le quotidien est beaucoup plus cruel et sombre, sans perspective d'avenir pour les plus pauvres, si ce n'est dans les trafics et les combines en tout genre. Porté par deux acteurs en très grande forme, Forest Whitaker et Orlando Bloom, le film est prenant, même si la violence est parfois montrée sous un angle un peu complaisant. Rythmé et maintenant parfaitement le suspense, avec un aspect social très bien démontré, le long métrage du réalisateur français dépasse le simple cadre des frontières du pays pour dénoncer une misère plus globale et montrer une violence crue et qui touche toutes les couches des sociétés. Son film ressemble à une photo de famille, montrée dans toutes ses déchirures et sa sombre réalité.


Le réalisateur de Largo Winch et de Anthony Zimmer filme un thriller sans pathos dont la noirceur peint des caractères forts mais qui ne peuvent rêver, pris au piège d'une réalité étouffante qui n'épargne rien ni personne. L'Afrique du Sud, personnage à part entière, exacerbe les tensions alors que le sentiment d'impuissance n'a jamais été aussi fort. Jérôme Salle se rapproche au plus près des cicatrices d'une nation qui ne demande qu'à recolorer un arc-en-ciel malade et encore bien pâle.
 
 
 



samedi 19 avril 2014

Tel père, tel fils : La vie n'est pas un long fleuve tranquille


Un père strict ébranlé par une annonce terrible : une histoire bouleversante de Hirokazu Kore-Eda, porté par un scénario juste et sensible.
 
 
 


Ryoata est architecte. Il est marié et a un fils de 6 ans. Il ne souhaite rien tant que la réussite professionnelle de sa progéniture. Mais un jour, sa vie bascule : la clinique dans laquelle sa femme a accouché appelle pour leur annoncer une nouvelle dramatique. En effet, son enfant a été malencontreusement échangé à la naissance avec celui d'une autre famille. Non seulement le garçon qu'il a élevé n'est pas le sien, mais son fils biologique a, lui, grandi dans une famille aux moyens beaucoup plus modeste...


Son fils, cet inconnu

La famille de Ryoata est l'un des plus parfaits exemple de représentation de la classe moyenne. Le père a réussi, gagne bien sa vie et fait vivre aisément sa femme et son fils. Ce dernier doit lui aussi devenir quelqu'un lorsqu'il sera grand, et pour cela Ryoata cherche à lui inculquer des valeurs de travail et de respect. Une image de carte postale du couple qui va se déchirer lorsqu'il apprend que le fils à qui il a tout appris n'est pas son fils biologique. La faute à la clinique où sa femme a accouché et qui les appelle 6 ans après pour leur annoncer qu'ils ont commis une terrible erreur car ils ont échangé leur bébé à la naissance avec celui d'un autre couple, aux moyens plus modestes. Son fils n'est donc pas le sien, quant à son fils biologique, il a grandi dans une famille aux valeurs et aux ressources bien différente. Il va donc devoir se séparer d'un enfant avec qui il a tissé des liens pour en nouer avec un autre, mais qui lui est parfaitement inconnu.

Toute sa vie va alors s'en trouver bouleversée. Une vie parfaitement réglée mais dont un gros grain de sable va enrayer une machine bien huilée. Ses projets pour lui, ses espoirs, reposent désormais sur un fils dont il va devoir nouer de nouveaux sentiments paternels, alors qu'il les avait déjà donné ailleurs. Le fait qu'il n'ait pas eu du tout la même éducation rend les choses encore plus difficile, car il va devoir se remettre en cause. Casser sa rigidité et revoir son éducation. C'est comme s'il ne savait plus comment faire, comme s'il ne savait plus ce qu'être père signifiait. Pendant six ans, son « enfant » et lui partageait des goûts similaires, ou tout du moins pouvait-il l'influencer. Maintenant, il se retrouve complètement perdu, et son couple pourrait en pâtir. Il se retrouve impuissant face à une erreur qui n'est pas de son fait, mais qui engendre des conséquences qui le dépasse et qui l'oblige à changer sa façon de voir la vie, d'éduquer et de communiquer.

Perte de repères subie

Ainsi, nous allons assister à la transformation progressive de Ryoata. Au début du film, l'architecte se montre strict, avec une volonté de tout contrôler. Armé de ses certitudes, il veut le meilleur pour son fils. La cassure qu'engendre l'annonce de la maternité va profondément le bouleverser. Avec l'autre famille, il se montre au début hautain, dédaigneux. Mais il sait qu'il va devoir se montrer moins froid et briser les murs qu'il avait bâti autour de lui et de son couple pour que l'échange se passe pour le mieux. Cette situation dramatique est contrebalancée par des séquences de comédie qui n'alourdissent pas le film et lui permettent d'éviter tout pathos, ce qui rend le personnage de Ryoata plus complexe et plus sympathique qu'il nous l'est esquissé au départ. Cette nuance nous permet de comprendre ce qui se passe dans sa tête et de le suivre dans son évolution. Progressivement, il devient un meilleur homme, avec un regard neuf sur son rôle de père.

Cette perte de repères subie malgré lui est totalement bouleversant. Kore-Eda prend son temps dans ce film pour nous présenter son personnage principal et nous le rendre familier, afin de mieux émouvoir lorsque le drame arrive. Le fait que son propre fils soit un étranger peut être considéré comme une métaphore de l'homme étranger à lui-même, au monde qui l'entoure. Son obsession de la réussite l'a coupé du monde et de son entourage. Il va devoir s'ouvrir aux autres. Ce sont toutes les étapes de cette difficile mais nécessaire éclosion que montre très bien le réalisateur de Nobody Knows. Il s'interroge sur le rôle de père, et montre que celui-ci n'est en rien inné. Il distord la famille afin de mieux la recomposer. Il nous montre en creux qu'elle est un peu comme un architecte ou un cinéaste : tous les plans du monde ne servent à rien face à la fragilité d'un édifice qui ne nous appartient plus dès lors que le chantier sort de nos têtes pour se confronter à la réalité.



Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda gagne son pari de nous émouvoir avec un sujet difficile tout en restant sur le fil d'équilibriste entre la pudeur et la surenchère voyeuriste. Il transcende le cas particulier pour nous amener vers une universalité et une interrogation sur ce qu'est la famille aujourd'hui, montrant qu'elle reste une structure protectrice mais que les menaces sont toujours présentes. Évitant toute naïveté, Tel père tel fils est un grand film humaniste qui part d'un sujet sensible pour en faire une œuvre qui s'adresse à la place de chacun dans des structures pourtant familières.


dimanche 6 avril 2014

Borgman, un ami qui vous veut du bien


A la lisière du polar et du film fantastique (mais sans effets spéciaux), le néerlandais Axel Van Warmerdam réalise un film totalement hypnotique.





Dans les bois, un homme, qui se sait traqué, parvient à s'échapper in extremis du terrier qu'il s'était aménagé avant d'être retrouvé. Dans sa fuite, il prévient des amis qui étaient cachés comme lui. Quittant la forêt, il arrive dans une banlieue bourgeoise et sonne à une porte en se faisant appeler Camiel Borgman, un SDF qui a besoin d'une douche. Un homme le rejette, mais sa femme accepte de l'héberger sans que son mari soit au courant. Mais qui est-il réellement ?
Le ver est dans le fruit

Le film débute sur une battue. Un homme est recherché. Mais on ne sais pas pourquoi. Cet homme, à la chevelure hirsute et grisonnante, barbu, fuit l'abri qu'il s'était aménagé sous terre. Il atterrit dans une banlieue cossue et cherche un logement dans lequel il pourrait prendre un bain et dormir avant de repartir. Il sonne chez un couple, mais si le mari, Richard, lui casse la figure, sa femme Marina se prend d'affection pour lui et accepte finalement de l'héberger à condition que son mari ne le remarque pas. Il prend alors peu à peu possession des lieux. Et se substituera même au jardinier après s'être débarrassé de lui avec l'aide de complices. Camiel Borgman s'introduit alors tout à fait officiellement dans cette famille, auprès de leurs trois enfants et de leur nounou, une jeune fille au pair fiancée à un militaire. Le ver est dans le fruit : il va bouleverser la vie de ce couple, la faisant éclater de l'intérieur pour mieux bâtir ses projets.

Sauf que ceux-ci sont flous tout le long du film. Qui est Camiel Borgman ? C'est la question qui se pose tout au long du film. Un élément perturbateur mais fascinant qui, par la grâce du regard omniscient du réalisateur, nous dévoile nombre de ses facettes sans pour autant nous justifier ses buts. Hors des murs de la maison bourgeoise, accompagné de ses acolytes, il est montré en chef de gang et en serial killer qui assassine sans vergogne tout ceux qui se mettent en travers de son chemin ainsi que ceux dont il a besoin de remplacer pour mettre à leur place ses hommes (et ses femmes) de main. Mais dans la maison, les choses sont plus complexes, car Borgman devient presque un personnage secondaire. Il est l'objet des fascinations, presque des fantasmes, de Marina. Elle et Richard le laissent faire, sans trop savoir la finalité de ses actions (pourquoi il creuse le jardin, par exemple). Tout est sujet à interprétation.

Running-gag cruel et jubilatoire

C'est là qu'intervient la partie fantastique de l'histoire. Une partie fortement suggéré, sans aucun effet appuyé ou effet spécial. Tout est laissé à l'imagination, plus ou moins grande, des spectateurs, mais aussi des personnages eux-même (à ce titre, le doute habitant Marina lorsqu'elle croise un chien dans sa maison, se demandant s'il ne s'agit pas de Borgman, est révélateur). On se pose aussi des questions autour de ce drôle de héros. A-t-il réellement le pouvoir de contrôler les rêves de la maîtresse de maison ? Et pourquoi implante-t-il une étrange puce dans le corps des enfants de la famille ? Quel est son objectif ? Une invasion ? Lui et ses acolytes n'ont aucun scrupules à tuer, si cela peut faire avancer leurs plans, avant de se débarrasser des corps au fond d'un lac dans un running-gag aussi cruel que jubilatoire. Mais toutes ces questions sont laissés en suspend, car les réponses n'interviennent jamais, les laissant sous la simple formes d'hypothèses.

Un parti pris osé mais assumé de la part d'Axel Van Warmerdam, qui ouvre les portes à toutes les options, toutes les lectures possibles. Laissant le pouvoir au spectateur de compléter les trous du scénarios, il déroule le fil de son film sans juger, donnant une image contrastée et paradoxale à son antihéros, violent mais révélateur en même temps des failles qui se dissimulent sous le vernis de l'image de carte postale d'une famille bourgeoise, les tournant en ridicule. Et ce sont précisément ces blancs qui rendent ce long-métrage totalement hypnotique et génial. Nous sommes dès le début attirés, vampirisés par ce personnage surgit de nulle part et que nous voulons mieux connaître mais dont nous ne pénétrerons jamais l'esprit. Pourtant, aucune frustration ne nous habite, car le film manie habilement suspense de narration, action et humour (très) noir, chaque scène faisant monter la tension, jusqu'à cette fin ouverte.


Camiel Borgman, un personnage atypique derrière la caméra d'un réalisateur non moins atypique. Axel Van Warmerdam extériorise nos peurs, nos doutes, tout en gardant un esprit absurde et potache avec entre les lignes un malin et moqueur relativisme, car finalement tout ceci n'est que du cinéma. Entre ode au marginalisme et géniale critique de la bourgeoisie qui se transforme en jeu de massacre, le réalisateur néerlandais ne respecte rien. Ce film surréaliste, absurde et fascinant est à son image.
 
 

lundi 24 mars 2014

The Immigrant : Three Lovers


Pour son cinquième long métrage, James Gray nous plonge dans le passé afin de nous raconter une histoire sombre et éblouissante.

 
 


New-York, 1921. Ewa et Magda sont deux sœurs polonaises qui ont quitté leur pays dans l'espoir d'une vie meilleure. Arrivées à Ellis Island, dans le centre de réception des immigrés qui mettent le pied sur le sol américain, elles se retrouvent séparées car Magda est malade. Seule, Ewa se retrouve sous la coupe de Bruno, un souteneur qui l'oblige à se prostituer afin de sauver sa sœur. Un jour, elle fait la connaissance d'Orlando, le cousin de Bruno, un illusionniste. Mais les deux hommes ne s'apprécient guère...

L'eldorado américain

Ewa (Marion Cotillard) est une immigrante polonaise qui n'a qu'un rêve : avoir de meilleures conditions de vie. Pour cela, elle doit gagner de l'argent. A cette époque, les États-Unis apparaissent comme un eldorado. Mais les choses ne vont pas se passer comme elle l'espérait ; sa sœur Magda ne peut pas pénétrer sur le sol américain car elle est tuberculeuse. Ewa va devoir a tout prix trouver un moyen pour lui payer les soins nécessaires à sa guérison. Elle fait alors la rencontre de Bruno, qui accepte de l'héberger chez lui. Mais bien vite, cet homme qu'elle ne connaît pas la plonge dans l'univers de la prostitution et des spectacles où elle est exhibée de façon vulgaire. Elle voit cependant que ces « activités » lui permettent d'avoir l'argent nécessaire pour pouvoir sauver sa sœur. Heureusement, l'irruption d'Orlando va lui redonner de l'espoir. Elle va alors malgré elle se retrouver au centre de rivalités qui vont la dépasser.

Une rivalité qui oppose Bruno à son cousin Orlando. Bruno (Joaquim Phoenix) va l'aider à sortir de la douane et la loger, mais c'est pour mieux la soumettre par la suite. En effet, Bruno est un proxénète, patron d'une troupe de danseuses prostituées, dans laquelle Ewa occupe vite une place de choix. Parfait salaud au premier abord, il va peu à peu se laisser attendrir par sa dernière protégée. Et ira même jusqu'à faire une crise de jalousie lorsqu'il verra son cousin Orlando (Jeremy Renner), un magicien, s'intéresser de trop près à son goût d'Ewa. Orlando est un beau jeune homme qui redonne espoir à Ewa, qui de son côté ne demande qu'à être heureuse. Ewa représente le catalyseur des rancœurs que se portent les deux hommes, et qui va aller crescendo tout au long de l'histoire. Ces tensions exacerbées sont la matrice d'un film qui oscille constamment entre sombre réalité et bonheur teinté d'un halo de fantastique.

Homme providentiel

En effet, les deux frères représentent les deux faces d'un même scénario. Alors que Bruno est un personnage plutôt antipathique et dominateur, Orlando représente plutôt une atténuation aux traits stricts et sans horizon. Il arrondit les angles de ce long-métrage, représentant une possibilité de porte de sortie salvatrice pour Ewa, un homme providentiel qui peut lui apporter des jours meilleurs. Au fur et à mesure de l'avancée du film, on voit la polonaise s'éloigner de Bruno après s'en être rapprochée, comme on s'approche du soleil après avoir frôlé les ténèbres. Mais Ewa a de la volonté et ne perd jamais de vue qu'elle fait cela pour sauver sa sœur et l'empêcher d'être expulsée. La confrontation entre les deux hommes montre aussi au-delà de la lutte entre le bien et le mal, une réflexion sur le réel et le magique, le vrai et l'intangible. Et qu'à un siècle de distance, la quête de la liberté reste pour chacun une recherche essentielle.

Cette quête, le réalisateur de La Nuit nous appartient la filme de manière plutôt classique, mais ce classicisme sublime la beauté émotionnelle que dégage cette histoire au parfum enivrant qui nous transporte dans une bulle hors du temps, en compagnie d'une jeune femme en quête de bonheur. Bonheur de vivre, bonheur d'aimer. Sentiment qu'elle touchera du doigt au prix de souffrances, de sacrifices, et qu'elle ne perdra jamais de vue. Animée par sa flamme intérieure, elle ne se résignera jamais vraiment, et cette force changera les hommes dont elle croisera la route. Fragile en apparence, elle s'avérera être le révélateur de la vilenie des êtres humains et l'exacerbation de leurs colères et de leurs propres bassesses, une sorte de miroir réfléchissant de leurs vérités inavoués et cachés qui leur sautent aux yeux. Ils ne peuvent plus se trahir.



Première héroïne de la filmographie de James Gray, Ewa porte haut les couleurs de l'univers du réalisateur de Two Lovers. Tragique et légère à la fois, l’œuvre incarne l'espoir en une vie meilleure. Tout en émotion, elle nous montre de l'intérieur une histoire incarnée de l'immigration à New York, l'un des thèmes de prédilection de James Gray. Sa première incursion dans le passé, sans aucun effet démonstratif afin de mieux mettre en avant le destin de grands personnages, portés par des comédiens en grande forme, est une réussite.
 
 


dimanche 23 février 2014

Inside Llewyn Davis : Like a Rolling Stone


Plongée dans le monde de la folk à travers les tribulations d'un raté : un film joyeusement mélancolique et à l'atmosphère des sixties bien rendue.

 
 


Nous sommes à New York, en 1961. Llewyn Davis (Oscar Isaac) est chanteur folk. Il se produit dans des bars de Greenwich Village avant d'aller s'installer pour la nuit chez des amis. Il se bat pour sa survie au quotidien alors que dehors l'Amérique grelotte sous la neige. Face aux nombreux obstacles qui se dressent sur sa route, sa seule chance de percer et de vivre de sa musique est de réussir son audition face à Bud Grossman, un des hommes les plus influents du monde de la musique...

Amérique des déclassés

Llewyn Davis est un chanteur folk. Bourré de talent et d'une honnêteté sans faille, il se laisse facilement manipuler par les autres, opportunistes comme patrons influents. Après avoir chanté dans des bars, il tente de survivre en installant sa frêle carcasse à droite à gauche chez des amis ou des inconnus. Il a une sœur qui le déteste, et il aime Mary (Carey Mulligan) dont les sentiments ne sont pas réciproques. Sauf qu'elle tombe enceinte de lui par erreur et lui en veut énormément. Leurs relations sont d'autant plus compliquées qu'elle est en couple avec Jim Burkey (Justin Timberlake), chanteur que Llewyn n'apprécie pas. Jadis ayant connu son heure de gloire en duo, mais dont son partenaire est décédé, son premier album solo n'a que peu trouvé preneur. Il multiplie les mauvais choix et les gaffes et se retrouve tout au long du film avec un chat sur les bras. Llewyn Davis est un antihéros qui n'a rien pour lui, mais auquel on s'attache.

Inside Llewyn Davis est en effet une comédie noire, amère, sur l'Amérique des déclassés, toutefois on ne rit pas au détriment du personnage mais avec lui. Ce pauvre personnage mène sa vie au jour le jour en espérant que le prochain sera meilleur que celui de la veille et compte autant sur la chance que sur son talent pour vivre de sa musique. Même si c'est le chaos dans sa vie personnelle, il garde un certain détachement et fait front face à ses mésaventures avec légèreté, voire avec optimisme. Mais il n'est ni naïf ni dupe. Il croit en sa bonne étoile tous les jours et ira jusqu'à Chicago, plein d'espoir, pour rencontrer Bud Grossman, l'une des personnes les plus influentes du monde de la musique qui peut-être lui fera signer LE contrat qu'il attend dans une grande maison de disques. Mais là encore, il va vite comprendre qu'il n'est pas vraiment attendu. Une succession de déveines dans une Amérique folk des sixties en plein bouillonnement.

Amour de la musique

Greenwich Village est à cette époque l'épicentre de la nouvelle scène folk, qui verra naître Bob Dylan dès le début des années 60. Le personnage de Llewyn Davis, qui comme Dylan porte un nom à consonance irlandaise, s'inspire d'ailleurs de Dave Van Ronk, chanteur New – Yorkais. A l'instar de Van Ronk, Davis mène une vie entre passion de la musique et travail dans la marine marchande. Un emploi alimentaire alors que la musique folk était encore considéré comme une musique d'initiés et n'avait pas la dimension commerciale d'aujourd'hui. Toutefois, c'est une période où elle cherchait sa direction, alors que les chanteurs vivant du folk étaient encore rares. Cette musique créée par les ouvriers était considérée comme une musique d'ambiance dans les bars. Inside Llewyn Davis est un hommage rendu à ces musiciens qui avaient l'amour de la musique et qui écrivaient sans qu'ils en aient conscience une page de l'histoire de leur art.

13 ans après O Brothers, avec George Clooney, les frères Coen se replongent – admirablement - dans le milieu de la musique avec Inside Llewyn Davis. Avec un Oscar Isaac formidable en looser magnifique dont la vie n'est que ratages sur ratages, mais qui ne perdra jamais espoir et qui nous est rendu finalement sympathique car proche de nous dans ses malheurs. Sans compassion ni antipathie, ils ont trouvé la bonne distance pour conter les mésaventures de leur héros malgré lui. Un chanteur qui se fait tabasser dans la rue à la sortie d'un bar par un inconnu ou qui est obligé de se trimballer avec le chat roux d'un couple qui l'hébergeait et qui s'est échappé alors que la porte claquait derrière lui. Un vagabond qui se laisse porter au gré d'un vent qui ne le poussera jamais jusqu'au succès recherché. Une vie d'artiste qu'il recherche et subit à la fois, sous la caméra des réalisateurs de Barton Fink, qui s'amusent de leur personnage sans jamais le juger.



En ramassant sur une semaine tous les ennuis possibles et en les envoyant à la face d'un chanteur folk qui n'en demandait pas tant, les frères Coen signent une comédie sociale sur une Amérique des années 50-60 qui fait à certains égards écho à l'époque moderne, avec un regard distancié mais qui n'en pas moins mordant pour autant. Avec pour bande-son une musique teintée à la fois de réalisme et de mélancolie. Un film dépressif mais non dépréciatif, et dont l'espoir n'est paradoxalement pas absent. Comme un petit bijou noir posé sur un écrin lumineux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

samedi 8 février 2014

La Vénus à la fourrure : Deux auteurs en quête de personnages

Deux acteurs dans un lieu unique : Polanski fait dans le minimalisme pour un film d'une force et d'une sensualité incroyable.






Thomas (Mathieu Amalric) est metteur en scène. A la recherche d'une comédienne pour sa nouvelle pièce de théâtre, les auditions ne sont pas concluantes. C'est au moment où il s'apprête à rentrer chez lui que débarque Vanda (Emmanuelle Seigner). Vulgaire, écervelée, le courant ne passe pas entre eux au début. Mais lorsqu'il lui laisse sa chance, elle se métamorphose et l'envoûte. De plus en plus obsédé par Vanda, Thomas va alors peu à peu rentrer dans son jeu et se laisser posséder par son actrice.

Inversion des rôles

Vanda est comédienne. Elle arrive très en retard aux auditions pour la nouvelle pièce de Thomas, une adaptation de La Vénus à la fourrure de l'autrichien Leopold Von Sacher-Masoch. Sa tenue pas très distinguée ainsi que son parler populaire ne la font pas passer inaperçue. Cette tornade semble loin du personnage que Thomas a en tête. Seul leur prénom identique rapproche l'interprète et le rôle. Pleine d'assurance, d'arrogance, et prête à tout pour réussir à convaincre le metteur en scène, elle a apporté avec elle ses propres propositions de costume, et a appris le texte par cœur. Elle peut ainsi aisément se mouvoir du réel au virtuel, du casting à la scène, d'un dialogue à un autre, d'un personnage à un autre en moins d'une seconde, comme une formule magique qui abolit les frontières, déchire le rideau séparant les deux univers. Ses rapports avec Thomas évoluent au fil de la répétition, jusqu'à inverser les rôles.

Thomas, lui, est un metteur en scène exigeant qui n'a trouvé en aucune des comédiennes auditionnées le personnage qu'il cherchait. L'arrivée de Vanda va provoquer chez lui au début un sentiment de rejet. Son premier jugement sur elle est plutôt négatif, mais son regard et sa position dominatrice va progressivement évoluer au fil du casting. D'extravertie, Vanda va passer grâce au texte et à ses costumes à la femme fatale sensuelle à laquelle il ne peut résister. Il va peu à peu transformer son scepticisme en fascination, voire en envoûtement. Il se laisse malgré lui charmer. De dominant, il devient dominé ; de possesseur, il se laisse peu à peu dépossédé. L'exemple du texte est à ce titre le plus frappant : il est surpris que Vanda ait la pièce qu'il n'avait pas rendu public, et lorsque elle commence à le réciter par cœur, ce sont des mots dont il est privé. Il y a progressivement une inversion des positions.

Le sexe, enjeu de domination

Au début du film, Vanda a besoin de Thomas. Il est le metteur en scène, il a donc le pouvoir du choix. C'est à elle de montrer en quoi elle pourrait être le personnage de la pièce. Elle est donc dépendante de lui. Mais au fur et à mesure des lignes mouvantes, élastiques, des frontières de plus en plus flou dans leur rapport de comédienne à auteur de théâtre, elle prend l'ascendant. Plus elle se transforme en son personnage (une transformation qui, via les costumes, se fait aux yeux de tous), plus elle en acquiert les codes et les armes, notamment celui du corps. Elle use de son (ses) charme(s) de manière de plus en plus explicite pour subtiliser le pouvoir à Thomas. Elle détourne les codes du sadomasochisme et du fétichisme à son profit. Le sexe devient alors un enjeu majeur de domination, à l'égal des mots. Et Roman Polanski est là pour compter les points de cette « guerre » que se livrent les deux protagonistes.
Le réalisateur de Rosemary's Baby adapte une nouvelle fois une pièce de théâtre. Après Carnage, d'après Yasmina Reza, c'est au tour de l'auteur américain David Ives de voir sa Venus in Fur portée à l'écran. En resserrant au maximum l'intrigue (deux personnages dans un théâtre), Polanski s'intéresse directement au cœur de l'histoire et à la relation entre Vanda et Thomas. Il filme les corps, les regards, la tension au plus près de ses acteurs. Mention spéciale à Emmanuelle Seigner, qui passe en une seconde de la Vamp délurée à la femme fatale avec une déconcertante facilité, et qui parvient à nous fasciner autant qu'elle fascine Thomas. En vérité, il n'y a pas deux mais bien trois personnages qui s'expriment et évoluent tout au long de ce film. Quant à Thomas, on peut à travers lui, de certaines réflexions, de certaines situations, y voir l'ombre portée d'un Roman Polanski qui se serait immiscé dans ce film en forme de mise en abyme.


« Small is beautiful », tel pourrait être le slogan du nouveau film de Roman Polanski. Deux comédiens se livrent une bataille pour conquérir la scène, et le gagnant n'est pas forcément celui que l'on croit. Avec en outre des pistes brouillés car comédienne et metteur en scène se fondent dans la pièce telle que la distinction entre réel et fiction est abolie. Et si avec sa Vénus le réalisateur du Pianiste n'avait pas cherché à s'interroger sur ce qu'est le cinéma et sur la place de l'acteur?