mercredi 28 janvier 2015

La débâcle des sentiments


Palme d'Or du Festival de Cannes 2014, Winter Sleep sonde admirablement le climat des cœurs d'un couple à l'automne de sa vie.



Anatolie. Les dernières chaleurs s'en sont allés. L'hiver peu à peu s'installe. Le petit hôtel de la ville de Cappadoce, l'Othello, se vide peu à peu de ses derniers touristes. Demeure notamment un couple, Aydin, le patron, comédien à la retraite et chroniqueur dans le journal local, sa femme Nihal et sa sœur Necla. La neige recouvre les lieux, obligeant les personnages à vivre en huis clos, et notamment Aydin et Nihal, condamnés à faire face à leurs sentiments qui se sont rafraîchis, comme le temps...

Quasi huis clos

Trois ans après Il était une fois en Anatolie, le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan est de retour avec une nouvelle fable, « il était une fois l'amour ». Était. Car celui qu'a vécu Aydin, ancien comédien fier tout autant de sa carrière théâtrale que d'avoir snobé la télé, et sa femme, sa muse Nihal se retrouve enseveli sous la neige du temps après que celui-ci ait brillé des flammes de la jeunesse. La routine du quotidien autant que l'évolution du caractère des deux amants ont eu raison de leur alliance. Mais est-ce pour autant la fin d'une liaison ? Difficile à dire, tant les personnages maintiennent l'ambiguïté jusqu'au bout, tant ils veulent croire qu'il y aura encore un jour d'après. Mais cette journée s'inscrit de plus en plus en pointillé, tant leurs divergences sont de plus en plus criantes et de moins en moins tues. Ils doivent faire face aux sentiments de l'autre, dans un quasi huis clos que les protagonistes se sont bâtis.

Un quasi huis clos causé par le temps. En l'occurrence ici la neige. Du blanc. Comme la couleur de la page que le couple redoute. Une page effacée après tant de souvenirs écrits dans la mémoire. Mais ces souvenirs désertent, à l'instar des derniers clients, exceptés les quelques touristes. Et Aydin et Nihal ont peur que leur cœur aille voir ailleurs, que celui-ci ait terminé la visite de l'autre après avoir fait le tour. Et malgré le froid du dehors, l'ambiance entre eux est étouffante. Et la complexité de leurs sentiments n'aide pas à faire retomber la température. En effet, ils ne peuvent plus se supporter, mais n'envisagent pas de se séparer. Nihal est la seule personne – a l'exception de sa sœur – qu'Aydin semble encore aimer. Il vit dans ses certitudes, d'où sa déstabilisation lorsque son couple avance sur des sables mouvants. Heureusement, le dialogue n'est pas coupé entre eux, et c'est par ce moyen que les désaccords s'expriment, s'étalent devant eux.

Chimère du vivre ensemble

L'intrigue du film passe en effet par les mots. Tout le suspense du scénario se tient dans les paroles et les émotions que les personnages traduisent par ce biais. Que ce soit entre Nihal et Necla, Aydin et Nihal ou entre Aydin et sa sœur Necla, la violence, l'amour, l'incompréhension se concentrent dans leur verbe. C'est ainsi que nous avons une vision du comédien sans fard, sans non-dits, au travers de ce qu'en disent les femmes de sa vie. Les fossés sont étalés sur la table. Nihal reproche entre autre à son mari son intransigeance et son côté moralisateur. Il ne communique plus réellement avec personne puisqu'il déteste tout le monde. La monotonie a peu à peu tué leur couple, sans que Aydin y ait vraiment fait quelque chose. Mais le voulait-il vraiment ? Les choses semblaient acquises pour lui, mais son petit monde va progressivement s'ébranler et les murs de ses certitudes s'effondrer. Avec une conclusion impossible sur le « que faire ? »

Nuri Bilge Ceylan nous offre ici une histoire quasi-philosophique sur les affres de l'amour et des sentiments dans un endroit coupé du monde, donc hors de celui-ci. Un film qui pose plus de question qu'il n'en résout. C'est au spectateur d'en trouver les réponses. Ses réponses propres. Car sur ce sujet, tout le monde a son avis. Mais en même temps qu'il cherche ses solutions, il assiste impuissant au délitement d'un couple qu'il ne connaît que depuis peu, mais dont il a l'impression d'être un intime depuis toujours. Cela est rendu possible à la fois par la durée (3h15), mais aussi par l'intrusion d'une caméra omniprésente et très discrète. On ne perd rien des tourments du couple. Chaque hésitation, chaque geste est montré à voir sans pudeur et avec beaucoup de sensibilité. Les personnages se débattent avec quelque chose qui n'est plus, une chimère du vivre ensemble alors qu'ils sont condamnés à finir seuls.

Tragédie sentimentale en trois actes, Winter Sleep est un film brûlant, âpre, sur l'amour et comment y faire face lorsque les deux amants s'en éloignent mais y restent enchaînés. Un film accrocheur sur la solitude et la peur d'y tomber avec des personnages bavards mais dont le grand paradoxe est dans le fait qu'ils ne s'écoutent plus et ne parviennent plus à communiquer entre eux. Comme un mur de verre invisible érigés entre eux et qui les emprisonnent. Le réalisateur d'Il était une fois en Anatolie touche. Juste.
 
 
 

mardi 6 janvier 2015

Binoche serpente chez Assayas


Troublant parallèle entre Juliette Binoche l'actrice et Maria Enders la comédienne, Sils Maria joue l'ambiguïté avec beaucoup de charme et de liberté.




Maria Enders est une actrice de quarante ans. Dans le train qui l'emmène à Zurich, elle apprend la mort de Wilhelm Melchior, metteur en scène qui l'avait révélé à 18 ans dans le rôle d'une jeune femme qui en poussait une autre, plus mature, au suicide. Or, aujourd'hui, on lui propose de rejouer la pièce, mais cette fois dans le rôle de la femme mature. Accompagnée de Valentine, son assistante personnelle, elle se rend alors en Suisse, près de Sils-Maria, dans la demeure de Wilhelm, afin de répéter...

Epée de Damoclès

En débutant son film dans un train, Olivier Assayas nous annonce d'emblée la couleur : il nous embarque à 300 à l'heure dans l'âme d'une actrice et de son jeu, ce qui la constitue, la construit, mais la détruit aussi un peu. Ici, en l'occurrence, Maria Enders, star internationale qui accepte de rejouer une pièce qu'elle a jouée il y a vingt ans. A l'époque, elle était une jeune première, face à une comédienne dont le rôle l'a bouffée : elle s'est suicidée. Aujourd'hui, c'est donc ce rôle que Maria va reprendre. C'est avec cette épée de Damoclès psychologique sur la tête que les répétitions débutent, elle qui va devoir se coltiner comme partenaire Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz), une actrice « pipolisée » plus habituée aux films de super-héros qu'aux rôles « intellos » sur les planches. Mais pour l'heure, Valentine (Kirsten Stewart), son assistante – très – personnelle, va jouer les troublantes sparring-partners.

Troublante, telle est bien le mot. Leur relation joue de cette ambiguïté. La pièce, qui parle de relations de domination, va ressurgir sur elles, leur péter littéralement à la gueule. Enfin, surtout sur Maria, dont le regard sur Valentine évoluera, sans que l'on puisse savoir ce qu'il signifie vraiment. Désir ? Soumission ? D'autant que dans ce « couple », le rôle de Valentine est de satisfaire les envies de Maria, voire de les anticiper, mais aussi lui rappeler ses obligations. Pendant les répétitions, dans des discussions parfois à double sens, Valentine parle à Maria de son personnage, mais le dialogue reste à sens unique, l'actrice n'écoutant pas toujours son assistante. Ainsi, malgré elle, Valentine restera toujours dans l'ombre envahissante de Maria, jusqu'à littéralement disparaître. Un précieux double qui va s'effacer, faute d'avoir su trouver sa place auprès de son employeuse. Un duo/duel sur fond de paysages suisse.

Troublant phénomène

La Suisse, terrain de je(u) neutre pour les héroïnes, désireuses de s'effacer, de se fondre dans le décor pour mieux échapper à la pression extérieure comme aux paparazzis. La Suisse, lieu de planque, comme lieu détaché, hors du temps, parfait pour se retrouver, se reconcentrer sur soi et sur les répétitions, donc son personnage, cet autre soi vaporeux qui ressort aux moment fugaces que le temps propose. La Suisse est donc à l'image du nuage magique, presque allégorique, ce serpent de Maloja, phénomène fantastique et insaisissable à la fois, mais en même temps très visible et qui laisse une trace dans les esprits de ceux qui ont eu la chance de pouvoir observer le nuage. Valentine, ici, joue le double rôle à la fois de l'observatrice, mais aussi de troublant phénomène proche de Maria, qui ne parviendra jamais à attraper cette chimère de chair qui lui est proche mais qui passe devant ses yeux pour mieux disparaître à la moindre inattention.

Un jeu de cache-cache orchestré par Olivier Assayas, qui visiblement s'amuse à passer d'un point de vue à un autre, sans pour autant changer de plan. D'une phrase, Maria devient le personnage de la pièce. Mais on peut aussi voir ces changements comme Juliette Binoche devient, par cette phrase, Maria Enders. Une phrase, mais plusieurs niveaux de lecture. Un film labyrinthique dans lequel le spectateur se perd avec bonheur, entre fausses pistes, digressions et faux-semblants qui multiplie les portes d'entrée d'un film ou le spectateur est invité à regarder une actrice devenir un personnage, à moins que cela ne soit l'inverse. On est autant troublé par l'ambivalence de Maria Binoche/Juliette Enders que cette dernière par Valentine. Tout est explicite, mais tout est tu. Mais, peu à peu, tel le nuage, tout s'éclaire. Le mystère est là, demeure, mais il s'évapore d'un coup de vent, faisant revenir l'ensemble (ou presque) des protagonistes à la réalité.


Sublime mise en abyme, Sils Maria est une œuvre à tiroirs où les non-dits sont tout aussi importants que ce qui est donné à montrer. Les différents niveaux de lecture du film, entre réalisme magique et onirisme tangible, permettent de rentrer dans le cerveau d'une actrice tout en maintenant le mystère et montrer que, finalement, l'incarnation reste impénétrable. Ceux qui revêtent des rôles s'effacent derrière une ombre, une fumée extraordinaire, un étonnant phénomène à la fois si proche et si lointain, si émouvant, si indescriptible.






mercredi 10 décembre 2014

La légende de Jimmy

Dans son dernier (ultime ?) film, Ken Loach retrace le destin de Jimmy Gralton, activiste républicain irlandais des années 1920 – 1930. Manichéen mais frappant d'actualité.






1932. Après avoir fui l'Irlande ces dix dernières années, Jimmy Gralton, un activiste républicain, quitte les États-Unis pour revenir dans le petit comté de Leitrim. Là, il doit aider sa mère à diriger la ferme familiale. Sous la pression de la population, il se décide à rouvrir le « Hall », lieu d'apprentissage de la poésie, du chant, de la danse, mais aussi lieu de réflexion. Cela n'est absolument pas du goût du curé, le père Sheridan, qui y voit un lieu de perversion communiste qui risque de lui faire perdre de son influence...

Personnage persécuté

Huit années se sont écoulées depuis la dernière visite en Irlande de Ken Loach, et sa Palme d'or pour Le vent se lève. Ici, il adapte la pièce de théâtre de Donal O'Kelly « Jimmy Gralton's Dancehall », racontant l'histoire d'un activiste irlandais ayant pris la nationalité américaine, et de retour dans son pays pour s'occuper de la ferme familiale, dans le petit comté de Leitrim, après une fuite de dix années. Malgré sa volonté de jouer de discrétion, il finira par se laisser convaincre par la population de rouvrir le « Hall », lieu de culture, d'apprentissage et de découverte au cœur d'une région où le chômage et la pauvreté règnent. Mais, dans les années 1930, la religion et les traditions conservent une forte influence. De peur de perdre cette emprise, le curé, le père Sheridan, entre provocation et dénonciation, finira par réussir à faire expulser Jimmy Gralton en 1933, seul homme déporté de son pays sans jugement. Il n'y reviendra plus jamais.

Jimmy Gralton (Barry Ward) est un personnage éminemment sympathique aux yeux du réalisateur britannique. En effet, c'est un personnage persécuté par l'immobilisme de son temps et ses représentants, politiques comme religieux, qui voient en la figure de Jimmy un dangereux communiste qui pervertit la jeunesse et la détourne de la religion. La guerre d'Indépendance, terminée depuis une dizaine d'années, est encore dans toutes les têtes et continue d'alimenter les crispations. Mais l'élection d'un gouvernement républicain représente un souffle d'espoir. Dans ce contexte, le retour du « fils prodigue » représente une formidable opportunité de soutient de la part d'un activiste influent et progressiste, défenseur du peuple et formidable tribun prêt à tout pour rallier le monde à ses convictions. Un porte-parole que l'on finira par vouloir faire taire, preuve d'un pays pas encore totalement débarrassé de ses récents démons.

Esprit de fronde

Une histoire qui offre une résonance encore aujourd'hui. Au travers du personnage du père Sheridan, Ken Loach interroge sur le poids de la religion encore aujourd'hui, ses résurgences et ses conséquences. A cela il oppose la fonction divertissante et d'apprentissage de la culture, celle qui élève, son rôle populaire et qui invite à penser, à réfléchir face à ceux qui imposent un discours rigide et de masse, qui ont réponse à tout. Il met en avant le besoin de la jeunesse de sortir de son ennui et de son isolement, éprise de liberté, mettant en lumière face à cela les vieux religieux qui ne veulent surtout pas voir leur échapper leur emprise et leurs privilèges et souhaitent surtout que rien ne change. Ainsi, d'un conflit local, le britannique le transforme en message universel s'adressant au monde, qui invite à se libérer du poids du passé et à regarder en confiance vers l'avenir, louant au passage l'esprit de fronde.

Ce qui s'avère être une formidable histoire de solidarités et d'humanités se trouve également être un film manichéen. En érigeant une statue de héros à Jimmy Gralton, il rabaisse aussi le clergé avec un peu trop de simplicité. Il exprime son point de vue, politique notamment, ne laissant ainsi pas indifférent, mais ce parti pris d'un seul camp n'oppose au noir que le blanc, laissant la complexité des situations et des personnages de côté. Mais Ken Loach assume. Son Jimmy Gralton représente en effet une nouvelle pierre dans sa galaxie cohérente, faite d'hommes et de femmes opprimés en constante lutte contre les ayatollahs de tout bord. Des hommes et des femmes qui, ici, entourent un « sauveur », qui représente quelqu'un pour eux, un modèle à suivre. Ils le défendront jusqu'à la fin, à l'instar de sa mère qui retardera volontairement les gendarmes pour que son fils puisse organiser sa fuite. En vain.




Personnage charismatique, Jimmy Gralton a droit à un portrait hagiographique de la part d'un Ken Loach qui tire ici sa révérence avec un film de belle facture. Mais il insiste ici sur le côté film choral, pour montrer que la solidarité toujours triomphe, et notamment la force de la jeunesse auquel il croit. Critiquant entre les lignes le retour au communautarisme dont nos sociétés sont les victimes, il livre une brillante ode à la transgression, montrant que c'est par la culture et le collectif que les gens sortiront par le haut. Un film plein d'espoir en la génération qui vient.   




mardi 25 novembre 2014

Hollywood Ending


Avec « Maps To The Stars », David Cronenberg ajoute de nouveaux personnages bien azimutés comme il faut à sa géniale galerie de monstres.



Hollywood. Stafford Weiss est psychologue et coach de développement personnel. Devenu star grâce à la télévision, il compte dans sa clientèle de nombreuses célébrités. Parmi elles, Havana Segrand, une actrice vieillissante qui cherche à sortir de l'ombre de sa défunte mère. Le fils de Stafford, Benjie, est à 13 ans déjà une vedette de cinéma. Il y a aussi Agatha, l'assistante d'Havana, ou encore Jerome Fontana, qui rêve de devenir scénariste. Tout ce beau monde va se croiser dans les travées de cette décadente usine à rêves...


Victimes du système

Il y a deux ans, dans Cosmopolis, David Cronenberg enfermait Robert Pattinson dans une limousine. En 2014, l'histoire d'amour continue, mais cette fois-ci, il se défait de ses oripeaux de trader pour devenir chauffeur, dans le costume d'un Jerome Fontana ayant pour objectif de percer à Hollywood à la force de ses scénarios. Sans se douter que la réalité lui en offre un beau sur un plateau, noir, violent, radical. Suffit de rencontrer les bonnes personnes. En l'occurrence, ici, Agatha, 19 ans, pyromane tout droit sortie de l'asile (la géniale Mia Wasikowska). Fraîchement débarquée à Hollywood, la jeune fille gantée façon Rita Haysworth dans Gina (pour cacher ses brûlures aux mains, ce qui est moins glamour), a pour objectif de renouer avec une famille qui la rejette. En attendant, elle vient de se dégoter un poste d'assistante auprès d'Havana Segrand (la non moins géniale Julianne Moore), actrice hantée par ses démons.

Démon qui prend la forme de sa défunte mère, Clarisse Taggart, elle aussi actrice, mythifiée du temps de sa splendeur, et dont Havana veut reprendre l'un de ses rôles dans le remake de l'un de ses films. Façon pour elle de les chasser ? En tout cas, pour optimiser ses chances d'aller mieux, elle fait appel à Stafford Weiss (John Cusack), coach de développement personnel et psychologue des stars. D'ailleurs, grâce à la télévision, lui-même en est devenu une. Sa femme, Christina (Olivia Williams), s'occupe quant à elle de leur petit Benjie (Evan Bird), 13 ans, et déjà passé par la case desintox suite au succès mondial d'un film dont il est la vedette et qui lui a très rapidement fait perdre la tête. Mais bien sûr, pour son image et celui de son père, il vaut mieux que la presse people ne sache rien de ce séjour. Ils sont tous les victimes, cyniques, naïves ou consentantes d'un système cruel qui n'épargne rien ni personne.


Planète à part

Et le réalisateur de La mouche s'amuse à faire exploser tout cela, méticuleusement. Il tisse la toile autour de personnages qui fatalement ne pourront pas y échapper et s'échapper. Mais le veulent-ils vraiment ? Car leur cage dorée qui les étouffent aux murs qui se rapprochent d'eux inexorablement sont comme des draps de soie qui endorment leur vigilance, sans qu'aucun d'entre eux n'ait conscience de la violence à l'extérieur. Avec les médicaments, l'alcool, la drogue ou les coachs pour tenir, autant de dépendances qui les éloignent de leurs démons pour mieux se rapprocher d'autres enfers, toujours plus attirants. Toutefois, la réalité les rattrape toujours, même s'ils se refusent à la voir et cherchent à l'éloigner le plus loin possible. Sauf que le microcosme d'Hollywood, à la fois planète à part et rêve tangible, constitue une société fermée, à l'affût du moindre scoop et de la moindre rumeur pour alimenter les légendes.

Les stars ne se construisent que sur leurs déboires. C'est en substance ce qui nous est montré à l'écran. Plus besoin du maquillage de la mise en scène, plus personne n'est dupe. Le vernis a depuis longtemps craqué. Tout sonne faux, sauf les sentiments – souvent de haine – qui anime les personnages. Plus personne ne fait illusion. Hollywood crée la vacuité dans lequel les candidats à la gloire éphémère s'engouffrent, des étoiles plein les yeux, et ne se définit que dans la négation d'elle-même. Un air pourtant connu de tous. Air qui, ironiquement, est illustré par le célèbre poème de Paul Eluard : « Liberté, j'écris ton nom... », qui revient comme un leitmotiv tout au long du film. Comme une forme d’auto-persuasion au cœur d'une société enchaînée, sur laquelle David Cronenberg se déchaîne. Il prend un malin plaisir à casser le jouet avec lequel pourtant il veut continuer de s'amuser. Mais en inventant ses propres règles de cette superbe partie de massacre.


David Cronenberg repousse les limites de la critique du star-système en entraînant ses personnages sur des territoires desquels aucun ne sortira indemne. Jeunes ou moins jeunes, personne n'est innocent. Tous sont alignés sur le même banc des accusés, et le jugement dernier est sans appel. Mais la distance mise entre lui et ses « héros » passés à la broyeuse remet finalement Hollywood à sa place, et son film épouse le regard que les gens ont sur l'industrie du cinéma. L'un comme l'autre ne sont que des divertissements.








mercredi 12 novembre 2014

A cheval sur la folie


Dans The Homesman, sa troisième réalisation, Tommy Les Jones incarne un Cow-boy déjanté et bourré d'humanité. Une très belle surprise.
 



Nebraska, 1854. Trois femmes ayant sombré dans la folie sont confiées à Mary Bee Cuddy, une femme forte qui s'occupe seule de sa ferme, afin de les emmener chez un pasteur, dans l'Iowa, pour qu'elles puissent être prises en charge. Sur la route, elle croise George Briggs, un homme rustre menacé de pendaison. Elle le sauve, et celui-ci, contre la somme de 300 dollars, accepte de la suivre dans son périple dans les grandes plaines et de faire face avec elle aux multiples dangers...


Amérique des grands espaces

Pour son troisième film en tant que réalisateur, Tommy Lee Jones retourne au genre du western, 9 ans après Trois enterrements, qui lui avait réussi. Via l'adaptation du roman de Glendon Swarthout, « le chariot des damnés », il se – et nous – replonge dans l'Amérique du 19ème siècle, celle des grands espaces, des bandits de grands chemin et de la ruée vers l'or. En cousin pas si éloigné de Henri Moon (alias Jack Nicholson dans En route vers le grand sud, réalisé par l'acteur en 1978), il interprète un George Briggs tout à la fois bourru et bourré d'humanité. Cœur de pierre qui se laissera surprendre, bien qu'il s'en défende, par la beauté de Mary Bee Cuddy ; un cabotin, qui finira par se faire amadouer malgré lui par une femme au caractère bien trempé et déterminée à ne pas se laisser faire par cet olibrius qui sort d'elle ne sais où mais dont elle aura besoin pour affronter tous les obstacles que recèle sa route vers l'Iowa.

Le principal atout réside en effet sur la rencontre de deux personnages forts qui révéleront leurs fragilités et fendront l'armure dans des décors et des situations propices à cela. Mary Bee Cuddy est une bonne chrétienne. Célibataire endurcie, elle est guidée par l'amour de son prochain tout en espérant qu'un jour cet amour lui soit rendu par un homme avec lequel elle pourrait fonder un foyer. Mais le seul qu'elle croise sur son trajet vers l'Iowa est un homme solitaire et égoïste qui n'en fait qu'à sa tête, n'acceptant d'accompagner le convoi que pour l'argent, en espérant que les cinq semaines du périple passent le plus rapidement possible. D'apparence insensible au premier abord ni au sort de Cuddy, ni à celle des trois femmes qu'il doit convoyer, il va au fur et à mesure des dangers à affronter se laisser apprivoiser, révélant de lui des facettes que lui-même semblait avoir oublié, tant il les avait enfouies. Mais elles vont ressurgir malgré lui, imperceptiblement.

Perte ou rédemption

C'est ce qui fait de ce western humaniste une réussite. On y retrouve ici les codes : les cow-boy et les indiens, les trajets sans fin vers des lointaines contrées, la poussière ocre, le vide. Mais contrairement aux grands films sur le Far-West, à dominante masculine, ici c'est une femme qui joue les héroïnes, prenant ses responsabilités sur la tâche qui lui est incombé. Et Mary Bee Cuddy est accompagnée sur sa route par un anti-héros qui s'avère être autant une aide précieuse quant à sa connaissance du territoire qu'un boulet à cause de la légèreté de son comportement. Mais le silence est également omniprésent. Celui des sentiments. Ou plutôt de son absence. Cuddy, qui rêve de fonder une famille, finit par espérer que Briggs sera – par défaut ? - le père de ses futurs enfants. Sauf que lui est éloigné de toutes ces préoccupations. Ce solitaire s'ouvrira néanmoins au contact de ces femmes, au travers de cette singulière traversée.

Tommy Lee Jones filme ici une Amérique du 19e siècle belle comme une œuvre picturale, contemplative et fantasmée. Une Amérique où la religion tient déjà une place prépondérante et où les plus fous ne sont pas forcément ceux qu'on croit, délimitant de manière floue les frontières. Dans un contexte où l'atmosphère reste lourde et dans laquelle la violence continue de s'épanouir dans les lisières, George Briggs est un personnage-bouffon qui permet d'alléger l'air ambiant et de créer un décalage humoristique dans un film qui ne l'est pas toujours. Mais il est surtout supplanté par Mary Bee Cuddy (Hillary Swank), personnage de femme forte dans une mythologie qui en compte peu. Deux personnages proches dans un décor vaste, hostile, contraignant, qui avancent main dans la main, dans une entraide mutuelle qui vont les changer profondément, jusqu'à la perte ou la rédemption.



Dans The Homesman, Tommy Lee Jones filme deux personnages livrés à eux-même dans un territoire qui ne veut pas d'eux. Un convoi de marginaux, où la présence des trois femmes leur rappelle constamment que la folie menace et n'est jamais très éloignée. Mais la présence de la vie est malgré tout omniprésente, car il faut bien faire avec, qu'elle soit menée avec rigueur (Cuddy) ou détachement (Briggs). Deux facettes d'un même monde, deux êtres qui se nourrissent l'un l'autre pour mieux supporter cette traversée et la dédramatiser.
 
 
 


lundi 20 octobre 2014

Nicole Kidman rend Grâce à Monaco


La mise en scène un brin rétro du réalisateur français Olivier Dahan et l'interprétation de l'actrice australienne sauvent ce film, par ailleurs assez inégal.
 
 


Grâce Kelly, l'étoile montante du cinéma hollywoodien, promise à un brillant avenir, se marie en 1956 avec le Prince Rainier de Monaco. Mais au début des années 60, éloignée des paillettes américaines, elle s’ennuie et se sent seule et enfermée dans son palais. De plus, son couple connaît de graves difficultés. C'est à ce moment-là, et dans un contexte de volonté de l'annexion de la Principauté par la France, qu'Alfred Hitchcock la réclame pour le tournage de son prochain film. Grâce va ainsi devoir choisir entre son désir d'artiste et son devoir de Princesse et d'épouse...


Stature politique

Il était une fois une actrice de talent qui avait mis Hollywood à ses pieds. Son indéniable talent séduisait aussi bien les réalisateurs que les hommes. Elle vivra le rêve de princesse de nombres de filles en tombant amoureuse du Prince Rainier de Monaco. Ils se marièrent et eurent trois beaux enfants. Le conte de fée s'arrête là, car la réalité est beaucoup plus complexe que dans les livres. On ne naît en effet pas princesse, on le devient. Mais ce rôle permanent ne lui convenant plus, elle cède de nouveaux aux sirènes californiennes lorsque Alfred Hitchcock lui propose le rôle principal de Marnie. Au risque de déserter le royaume, au moment où celui-ci est confronté à une crise politique avec son voisin français. On suit donc ici le parcours d'une femme tiraillée entre ses désirs professionnels et son obligation de représentation d'un Royaume menacé et qui a besoin d'elle, dans une stature politique dont elle ne maîtrise pas tous les codes.

Car en épousant Rainier, elle épouse également la fonction de Princesse. Elle finira par l'apprendre. Au sens figuré, mais aussi au sens propre. Comme un rôle, elle se fait enseigner les rudiments, de la culture générale à la diction. Elle s'ennuie, se plaint de ne faire que de la figuration, veut changer de film, mais le scénario du monde réel va l'obliger à étoffer son jeu et à s'octroyer le premier rôle. C'est face aux événements que Grâce va se révéler, enfiler malgré elle son costume au début trop grand pour elle, mais qu'elle taille à sa mesure pour « habiter » totalement son personnage à la fin, au milieu d'un public sceptique qu'elle devra conquérir. Si, au début du film, elle a du mal à choisir entre sa carrière artistique et sa vie privée, l'accélération de l'Histoire va la décider malgré elle, contre elle. Et seule, car le Prince Rainier semble ne jouer que les seconds rôles et ne pas se soucier des états d'âme de sa femme, trop occupé à ses affaires politiques.


Deux vies publiques

Si en apparence Grace de Monaco raconte en creux une histoire de couple, en vérité la comédienne-princesse en est la seule réelle vedette, que son mari ne lui volera jamais. Il gère sa principauté, et voit d'un mauvais œil les velléités de retour au cinéma de sa femme. Pour lui, sa place est auprès de lui et de leurs enfants, au palais. Il ne comprendra jamais vraiment sa femme. Celle-ci a du mal à trouver sa place au-delà du simple protocole, mais il ne l'aide pas beaucoup. Elle va ainsi devoir prendre seul son destin en main. Sa transformation en Princesse va se faire sans que son mari en soit conscient ou attentif. Il la tient éloigné des responsabilités et obligations politiques. Au travers de cette situation on assiste ici à l'opposition entre deux vies publiques, celle de la représentation et celle du réel. Celle de l'échappatoire au quotidien et celle de l'action, où elle va devoir laisser tomber le masque et agir en femme et faire oublier l'actrice.

Une actrice qui prend toute la lumière à elle. Du coup, les seconds rôles sont un peu laissés de côté, déséquilibrant le film. Si Olivier Dahan, dans sa façon de réaliser, bien aidé par la partie technique (lumière, photo, décor, costume...) rend un subtil hommage aux longs-métrages des années 50 et 60, son scénario n'en est pas moins un brin longuet et manque un peu de profondeur et d'émotion. On pourrait également s'amuser des obligations dues à la production internationale (pourquoi diable le Prince Rainier et Charles de Gaulle dialoguent-ils en anglais ?), ou la trop importante dramatisation du conflit entre Monaco et la France. Mais Nicole Kidman campe une Grâce crédible, qui rend parfaitement à l'écran cette femme qui lutte contre ses conflits internes, entre ce qu'elle désire et ses obligations qui ne permettent pas de les réaliser. Un choix entre deux personnages et le sacrifice de l'un d'entre eux pour s'abandonner totalement à l'autre.



Être ou ne pas être une princesse : telle est la question que se pose Grâce de Monaco, et Olivier Dahan la suit dans ses interrogations et son évolution sur la question et sa recherche progressive de légitimité et de crédibilité. Une princesse glamour qui dans un écrin qui ne l'est pas moins doit trouver le bon chemin entre conte de fée et réalité. Nicole Kidman porte ce film sur ses épaules et mérite à elle seule le détour d'un film pas toujours à la hauteur mais qui ne manque pas de charme, à l'instar de son héroïne.
 
 
 
 

vendredi 3 octobre 2014

Deux jours, une nuit : mon job ma bataille


Un combat pour l'emploi à hauteur d'Homme : la simplicité du scénario fait ici la force du nouveau film des frères Dardenne.


 
 

Sandra (Marion Cotillard) bosse dans une petite entreprise de fabrication de panneaux solaire. Heureuse en ménage avec son mari, elle doit toutefois faire face à un coup dur : un risque de licenciement économique. Elle pourrait perdre son emploi, à moins que ses collègues ne votent pour son maintien au sein de la boîte. Au risque dans ce cas de devoir renoncer à leur prime de 1000 € promis. Sandra a donc un week-end pour les convaincre de la maintenir à son poste. Un combat pour conserver son travail débute alors...

Combat ordinaire

Après Rosetta ou encore Lorna (Le silence de Lorna, 2008), Sandra est la nouvelle héroïne de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Une héroïne qui, à l'instar de Samantha (Cécile de France dans Le gamin au vélo, 2011), refuse de voir la fatalité et décide de se battre. Si cette dernière décidait de faire preuve d'humanisme envers un enfant rejeté et désœuvré, Sandra compte elle sur la solidarité des uns et des autres, espérant que le lien social au sein de l'entreprise dépassera l'intérêt économique personnel. Mais pour cela, elle va devoir surpasser sa fragile santé ainsi que sa honte de devoir faire du porte à porte pour demander à ses collègues de renoncer à une prime pour elle. Dépressive, elle manque de défaillir à plusieurs reprises. Heureusement elle peut compter sur le soutien sans faille de son mari, qui la pousse à faire fi des obstacles et à aller au bout de son défi afin que celle-ci conserve son emploi et sa dignité.

Et les caméras des frères belges la suivent au plus près de son quotidien, façon documentaire comme ils ont l'habitude de le faire. Ils captent une tension, vive, sur le fil, constamment accrochés aux basques de Sandra. Ils la filment dans ses angoisses, ses joies, ses déceptions, lorsque elle reste à la porte devant l'interphone comme ses réussites lorsque ses collègues lui assurent de leur vote positif le lundi matin. Le moindre sourire, la moindre émotion est captée par une caméra-réceptacle des émotions du personnage principal, un peu tremblante mais toujours vivante. Une histoire simple mais qui laisse toute latitude à son héroïne dans ses pas, dans ses choix. Les moments intimes ou publiques, rien n'échappe à l’œil acéré des réalisateurs du Fils du chemin de croix de Sandra dans sa quête de retourner un à un les salariés de la petite entreprise. Un combat ordinaire mené tambour battant par une bonne Marion Cotillard.

Un « pas grand-chose » essentiel

Une frêle femme forte. Voilà comment pourrait se définir Sandra. En incarnant ce personnage dont le but ne paraît pas spectaculaire de prime abord, la comédienne, césarisée et oscarisée pour La môme, porte sur ses épaules quelque chose qui la dépasse : les conséquences du capitalisme et de la crise économique sur une salariée lambda d'une petite entreprise. Elle ne désire qu'une seule chose, c'est conserver un salaire pour pouvoir continuer à vivre. Quitte, dans le cas où elle conserverait son emploi, à se mettre à dos ceux qui seraient contraints à abandonner leur prime. Elle incarne une réalité concrète d'une situation difficilement explicable, un maillon de base d'une chaîne qui dépasse les Nations. Mais Sandra refuse de se laisser dépasser. Elle ne demande pas grand-chose, mais est prête à y laisser sa santé pour ce « pas grand-chose » qui est l'essentiel pour beaucoup de monde.

Une situation qui met les autres salariés face au révélateur du choix. Entre entraide d'autrui et gêne au moment d'annoncer vouloir conserver la prime, chacun réagit à sa manière, en toute conscience. D'autres encore préfèrent fuir la réalité en laissant leur porte close, au risque de décevoir Sandra qui pensait pouvoir compter sur ces personnes. Dans ou hors de l'entreprise, certains d'entre eux ne réagissent pas forcément de la manière dont Sandra l'imaginait. Elle incarne le cruel dilemme revisité de « la bourse ou la vie » (ici, donc, de l'autre), celle dont les autres membres de l'entreprise ont droit de vie ou de mort sociale sur elle-même. Une réalité bien loin de la télé. Pourtant Sandra refusera la fatalité jusqu'au bout et ira défendre ses chances jusqu'au lundi matin. En allant au-devant d'eux, elle renvoie le reflet de la question du « que ferais-tu à ma place ? », et incite à réfléchir sur le choix du sort réservé à autrui dans notre monde individualiste.




Sur un drame vécu par de nombreuses personnes tous les jours, les Frères Dardenne ont tissé une trame réaliste autant qu'une biographie de notre époque autour d'un personnage dont le spectateur peut aisément se reconnaître. Sans trop appuyer ni minimiser les effets et les enjeux, ils ne font que regarder ce monde qui va mal avec un sens de l'acuité tout particulier et juste, mais avec une note d'espoir, un refus de la résignation, marqué particulièrement par Sandra, à qui ils laissent le dernier mot : « On s'est bien battus ».