mercredi 23 juillet 2014

Les garçons et Guillaume, à table ! : La vie de Guillaume


Entre franches tranches de rigolade et réels moments d'émotions, un premier film oeudipien et enchanteur du comédien Guillaume Gallienne.
 



Guillaume est le dernier né d'une famille de trois garçons. Il évoque ses souvenirs. Le premier d'entre eux remonte à l'âge de quatre ou cinq ans, lorsque, un beau jour, sa mère appelle toute sa petite tribu pour dîner en criant « les garçons et Guillaume, à table ! ». Début d'une vie atypique, de la recherche de l'amour de sa mère, quitte à jouer les filles qu'elle n'a jamais eu, jusqu'à son coming-out hétéro, en passant par son éducation, la recherche de lui-même et la dissipation de quelques malentendus.

Quasi-jumeau

Le comédien Guillaume Gallienne se met en scène. Pour son premier one-man show, il décide de devenir sa propre matière, son propre sujet. Du théâtre, il transpose sur pellicule son spectacle pour donner un film fin, drôle et spirituel. Mais même s'il parle de lui, il ne fait preuve d'aucun narcissisme en évoquant une sorte de double, de personnage sensiblement proche de lui mais en même temps un « je » ayant son existence propre. Tout cela sans donner la moindre seconde l'impression d'une quelconque schizophrénie. Au contraire, il évoque ce Guillaume avec beaucoup de pudeur, un « quasi-jumeau » naïf, benêt, timide, mais dont la façon de se moquer de lui-même force l'admiration. Le recul des années autant que l'autodérision lui permet en effet de reparler de ses problèmes avec légèreté, se moquant de soi tout en mettant les rieurs de son côté. Ses confidences sont tout sauf ennuyeuses et trouvent un écho bien au-delà de son propre nombril.

Soit donc l'histoire de ce Guillaume, cinq ans au début du film. Un beau soir, lui et ses frères sont appelés par sa mère pour le dîner : « Les garçons et Guillaume, à table ! » Le ton est donné. Lui qui grandit dans les pas de Sissi, rêvant d'enfiler ses belles robes, ne veut qu'une seule chose : plaire à sa mère en devenant la fille qu'elle n'a jamais eu. Il extériorise alors sa féminité, se distinguant de la masse des garçons qui entourent sa génitrice. Défile alors sur l'écran les différentes étapes de sa vie, son séjour en Angleterre, le service militaire, ses séances de psychothérapie, sa balnéothérapie, autant de scènes donnant lieu à des sketchs où le comique de situation le dispute à l'absurde. Sans oublier la recherche de soi, de sa sexualité. Tout un cheminement qui mène à la quête de sa personnalité, de sa liberté, de son affirmation. Et son détachement de la figure maternelle, qu'il connaît très bien, jusqu'au point de l'interpréter.

Émancipation nécessaire

« Dans le film, je ne serai que Guillaume... et Maman. Normal, j'ai répété le personnage pendant quinze ans... et le peaufine encore à quarante ans ». C'est par cette déclaration que Guillaume Gallienne justifie le fait d'interpréter lui-même son modèle. Ce qui aurait pu apparaître comme une fausse-bonne idée se révèle au contraire être un choix très judicieux. Dans ce film, il est donc homme et femme. L'homme EST femme. Son personnage de Guillaume ne se comprend qu'en miroir de celui de sa mère. Une mère omniprésente et qui surgit dans tous les instants de sa vie, dans tous ses choix. Elle se matérialise dès qu'il pense à elle, tel un fantôme envahissant dont il ne se dépare jamais vraiment de son ombre. Mais s'il se laisse dévorer, c'est bien parce que ce repas est consentant. Jusqu'à la volonté de quitter la table pour se composer ses propres recettes. Une émancipation nécessaire afin de se réapproprier son propre sexe.

Car la question du masculin et du féminin est aussi l'un des sujets du film. Au-delà de la question de l'homosexualité ou de l'hétérosexualité, il interroge plus largement la masculinité et la féminité. La part de féminin chez l'homme, et celle de la masculinité chez la femme. N'est-ce qu'une histoire d'apparence ou de caractère ? Et quelle place pour la séduction ? Garçon ou fille, doit-on à tout prix chercher à plaire à sa mère (ou son père) ? Ce film qui au départ ressemble à une séance de psychanalyse en public glisse donc habilement vers une représentation du corps, dans toute ses dimensions (physiques mais aussi psychiques). Et démontre que les frontières ne sont pas si claires pour tout le monde, et qu'il ne suffit pas de naître dans un corps de garçon ou de fille pour en adopter systématiquement les codes communément admis par la société dans laquelle nous vivons. Un bel essai de compréhension de l'autre.

Avec son premier film, Guillaume Gallienne rend un hommage amoureux et sincère à sa mère autant qu'au burlesque et réussit son examen d'entrée cinématographique. Le comédien désexualise l'être humain et, au travers de son expérience personnelle, démontre brillamment et avec force éclats de rires que l'on devient homme ou femme, car rien n'est acquis à la naissance. Question de conscience de soi. Un sujet profond traité sous l'angle de la légèreté, car on ne peut faire réfléchir les gens sans les avoir diverti.
 
 
 
 


lundi 30 juin 2014

Only Lovers Left Alive : La mélancolie du vampire


Jim Jarmusch décape à l'Orangina rouge le mythe du célèbre buveur de sang : un film déjà culte où la nostalgie et la tristesse côtoient la beauté et le glam-rock.
 



Adam est musicien. Mais un musicien désabusé. Reclus dans son appartement de Détroit et harcelé par des fans toujours plus nombreux, il projette de se suicider à l'aide d'une balle en bois. Toutefois un appel de sa femme Eve, qui habite à Tanger, lui fait changer ses plans. Elle se déplace jusque chez lui et le couple retrouve son harmonie, appréciant la compagnie de l'autre. L'équilibre du duo va être perturbé par l'arrivée inopiné d'Ava, la sœur d'Eve, aussi délurée et remuante qu'ils sont calme et discrets...


Créature de la nuit du XXIe siècle

Oubliez Murnau, Coppola et la saga Twilight : en 2014, le vampire new-look traîne son spleen Baudelairien sur des sons de guitare et son château de Transylvanie a été transporté dans un lieu froid, pauvre et abandonné. Il a vécu toutes les guerres et les misères du monde et rêve de suicide (mais pas à la gousse d'ail, tout cela n'est que légende) après une trop longue vie tout en s'alcoolisant grâce à la complicité d'un médecin de la banque du sang qui lui fournit illégalement sa boisson préférée. Mais l'homme aux dents longues est un grand romantique qui, malgré son caractère solitaire, a une copine vampirette qu'il n'est pas mécontent de revoir à l'occase. Avec elle, il devise sur le monde, conscient de la décadence de celui-ci et témoin de sa lente destruction. Il a également revu sa garde-robe, remisant sa cape au placard pour un look de dandy grunge. Bref, la créature de la nuit du XXIe siècle est rock ou ne l'est pas.

Tom Hiddleston, grand vainqueur du « Dracula Award 2014 », incarne ce vampire ripoliné, triste et nostalgique. Cet Adam beau comme un Dieu à rendre une fan de Justin Bieber infidèle rien que pour avoir ses deux petits trous dans le cou se sent de moins en moins à sa place dans ce monde décadent. Il veut le quitter avant de sombrer avec lui. Sa vision des choses va changer avec le retour dans sa vie d'Eve, incarnée ici par une Tilda Swinton en grande forme. Celle-ci vit à Tanger, est alimentée en sang par Christopher Marlowe (John Hurt) tout en jouant à se remémorer des événements date à l'appui (car oui en plusieurs décennies elle a eu le temps de retenir quelques trucs). Le tableau ne serait pas complet sans évoquer la petite sœur de Eve, la charmante Ava (Mia Wasikowska), elle aussi vampire, en crise d'ado permanente qui prend acte de sa longévité et en profite pour s'éclater et jouer de son éternelle jeunesse.

Deux mondes qui se côtoient

Le couple Adam – Eve, d'une part, et Ava, de l'autre, symbolisent la notion de temps qui imprime tout le film. Le couple est une marque de l'éternité, de ce qui a marqué la frise chronologique de l'Histoire, mais aussi une conscience du futur, de ce qui va se passer dans les prochaines générations, dans les prochains siècles. Et le caractère mélancolique et désabusé d'Adam est une preuve que les Hommes sont frappés durement par les événements. Ava, elle, est plus dans le présent immédiat, dans le quotidien, le futile, l'inconséquence. Elle est le personnage qui s'adapte en permanence à une période qui évolue sans cesse et de plus en plus vite. Et dans tous les sens, sans cohérence apparente. Elle veut juste s'amuser, faire la fête. De manière légère, sans se prendre la tête. Une société plus égoïste qui ne regarde pas où elle va. Deux mondes qui se côtoient et se bousculent dans l'incompréhension, l'obligation et l'absurde.

Le film avance ainsi, dans une délicieuse atmosphère rétro. Et cette ambiance s'installe dès la première scène, où le réalisateur, caméra au plafond, tourne au-dessus de ses acteurs comme un 33 tours sur le tourne-disque (attention toutefois au tournis qui vous ferais presque regretter le kebab vite avalé avant le début de la séance!). Et toute l’œuvre est baignée par cette lumière claire-obscure, cette couleur ocre et sombre qui donne l'impression d'un film un peu démodé et terriblement intemporel. Comme les personnages. Et Jim Jarmusch ne s'interdit rien. Il sort par exemple Christopher Marlowe de sa tombe (homme de lettres anglaises du XVIe siècle – cf fiche Wikipédia) et en fait un vampire ressassant sans cesse sa haine de Shakespeare. Une notion de temps ressentie aussi dans la construction du film, qui fait un éloge de la lenteur autant que de l'ironie de notre époque, parfait contrepoint à la décadence visible et inéluctable de notre monde.


Vampire soit qui mal y pense : en donnant sa vision personnelle de la créature de la nuit, Jim Jarmusch disserte sur une vision universelle de la mémoire et de la temporalité, en s'interrogeant sur la lente dégradation de notre monde, sur fond de nostalgie mordante et de critique incisive sur le destin de notre bonne vieille terre. Un film beau et romantique comme un blues résonnant sur notre chaîne Hi-Fi un soir de dépression soulignant l'effacement progressif de nos sentiments et la fragilité de nos vies.
 
 
 

jeudi 12 juin 2014

A Touch of Sin : Violences Made In China


Quatre histoires, quatre personnages dans quatre lieux de la Chine contemporaine, mais un seul et même moyen de conclusion : réaliste et glaçant.

 
 

Dahai est mineur dans la région du Shanxi. Confronté à la corruption de ses patrons, il va subir les conséquences de sa dénonciation, avant de se venger. San'er est un jeune père de famille qui tue des gens au hasard avant de les voler. Xiaoyu est hôtesse d'accueil dans un sauna. Mais un client très riche et trop pressant se met à la harceler. Enfin, Xiaohui est un jeune travailleur qui multiplie les petits boulots. Quatre personnages, quatre angles de vue différents sur la Chine d'aujourd'hui et sa violence.

Mur inhumain et insurmontable

La couleur du drapeau de la Chine est le rouge. Le réalisateur Jia Zhang Ke, au travers de son film, nous laisse suggérer qu'il pourrait s'agir de rouge sang. Au-delà du dirigisme d'un parti politique unique et d'un libéralisme économique de moins en moins contrôlé, il y a aussi des êtres humains. Des hommes et des femmes qui tentent de lutter au quotidien contre un système qui les broie, et dans lesquels ils essayent de survivre coûte que coûte dans un pays devenu fou et où la débrouille et l'individualisme gagnent constamment du terrain. Pour illustrer son propos, le metteur en scène chinois a choisi de donner quelques exemples au travers de quatre histoires dont la conclusion est toujours la même, sanglante et cruelle, montrant l'impuissance de gens face à un mur inhumain et insurmontable et qui en viennent à des solutions extrêmes, seule façon pour eux d'afficher leur colère et d'exprimer leur mal-être.

Soit Dahai. Un mineur de fond qui cherche à dénoncer la corruption qui gangrène son village et dans lequel est impliqué un ami d'enfance. Il demande des explications, mais ne trouve que des mafieux qui lui règle son compte à coup de pelles. Il y a aussi San'er. Il est père de famille et voleur. Pour subtiliser les sacs à mains, il n'hésite pas à user de son arme à feu sur les passants, sans aucun état d'âme. Xiaoyu, elle, travaille en tant qu' hôtesse d'accueil dans un sauna. Harcelée par un client trop pressant, elle s'en débarrassera façon films d'art martiaux à l'aide d'un couteau à fruits. Enfin, Xiaohui est un jeune travailleur. Il multiplie les petits boulots mais va vite déchanter dans une société à l'ascension sociale bouchée et aux conditions de travail de plus en plus dégradantes. Quatre personnages qui vivent, à leur façon, l'évolution de leur pays et les transformations que cela engendre, comme des laissés-pour-compte de la mondialisation.

Symphonie macabre et lucide

Jia Zhang-Ke met en lumière des chinois abandonnés sur le bord de la route. Pour ce faire, il multiplie les points de vue, les histoires. Et pour les distinguer, il les raconte sous quatre formes différentes. Le premier scénario prend ainsi pour héros un cow-boy moderne, qui se fait justice lui-même, son fusil de chasse faisant office de colt de circonstance. Le second personnage est l'anti-héros d'un film réalisé façon thriller. Dans la troisième histoire, l'héroïne du film fait montre de ses qualités au kung-fu. Enfin, le dernier personnage est au cœur d'un drame social. Si les deux premiers genres sont très marqués du sceau du cinéma occidental, le troisième revient aux racines asiatiques avant une synthèse dans le dernier. Le réalisateur de 24 City montre son ouverture au monde et opère la réunion entre cinéma oriental et occidental, des genres qui cohabitent sans jamais se croiser, à l'instar des histoires racontées.

Un film qui représente ce qu'est le recueil de nouvelles à la littérature, une succession de récits dans un cadre défini. Ces quatre courts-métrage à la même thématique représentent sa force car elles permettent d'aborder un même sujet sous différents angles de manière choc et direct de par le temps réduit de chaque histoire qui donne ainsi plus de rythme, accrochant et étouffant le spectateur sous les images à la fois brutales et édifiantes. Mais on peut aussi un peu regretter qu'en prenant plusieurs routes pour arriver à la même destination, il ne nous en ait pas fait suivre une seule. Une petite impression de dispersion, de dilution de son propos se dégage au travers des quatre exemple proposés. Cela n'enlève toutefois en rien la cohérence de l'ensemble. Une symphonie macabre et lucide qui provoque un vertige à glacer le sang, accompagné d'images d'hommes et de femmes désespérés marquant la mémoire de façon irréversible.



Critique très acerbe du modèle social chinois, A Touch Of Sin montre l'envers du décor, un pays où la parole disparaît peu à peu, remplacée par le geste, désespéré et irréversible. Jia Zhang Ke réalise ici un film en forme de cri d'alarme, sans pour autant tomber dans la tristesse. Un film noir qui porte une colère collective, une misère humaine de plus en plus audible aux oreilles du monde. Mais aussi un espoir de voir un jour les choses changer. Un regard lucide et froid en forme de message d'amour.







vendredi 23 mai 2014

Le Hobbit 2 : La Désolation de Smaug


Sensiblement plus réussi que le premier volet, les aventures de Bilbon Saquet et ses amis gagne en suspense et en aventures romanesque.
 



Le film débute par un retour en arrière. Dans le village de Bree, le magicien Gandalf annonce à Thorin Ecu-De-Chêne que sa tête est mise à prix et qu'il est temps pour lui de réunifier les Royaumes Nains pour récupérer un bijou, l'Arkenstone, gardé par le dragon Smaug. Douze mois plus tard, Thorin, Bilbon et leurs amis sont toujours poursuivis par l'orque Azog et sa troupe, alors qu'ils se dirigent vers la Forêt Noire. Ce dernier, désigné chef par le Nécromancien, charge un autre orque, Bolg, de les traquer...
Héros de western

Un an après le début de ses aventures, Bilbon le sympathique Hobbit est de retour et son histoire redémarre là où on l'avait laissé. Toujours traqué par les Orques, lui et ses amis sont à la recherche de l'Arkenstone, une pierre brillante et puissante. Mais celle-ci est sous la bonne garde du dangereux dragon Smaug, qui pourrait commettre d'énormes dégâts et semer la terreur si il était réveillé. Piégés par des araignées géantes, ils seront sauvés par notre héros, qui les libérera grâce au pouvoir d'invisibilité de l'anneau. Il se servira une nouvelle fois de celui-ci pour aider ses compagnons à s'évader après qu'ils aient été enfermés dans des geôles par des Elfes, dont Legolas et Tauriel l'Elfe féminine. Ces derniers finiront tout de même par les seconder lors de l'attaque des troupes de Borg. Cette histoire, plus que la première partie, est centrée sur le personnage de Bilbon, héros solidaire mais solitaire au cœur d'une quête collective.

Que ce soit lors de l'attaque des araignées, face aux Elfes ou à Smaug, ou encore pour résoudre de complexes énigmes, et même si ses aventures s'inscrivent dans une dynamique de groupe, il est seul. Tel un héros de western qui débarque sur son cheval dans une ville pour la nettoyer des bandits de grands chemin avant de repartir une fois sa mission accomplie, il accomplit sa tâche sans aide. Car si lui peut appuyer ses camarades dans la réussite de leurs objectifs, eux en revanche ne peuvent pas grand chose pour lui. En usant du pouvoir magique de l'anneau, il bénéficie de son invisibilité pour aider les Nains à se dépêtrer des situations dans lesquelles ils se sont retrouvés. Ces derniers lui apportent en échange des solutions pour avancer sur la route du succès, comme une forme de récompense de son altruisme. Mais c'est sa solitude au milieu de ses alliés qui, peu à peu, entraîne notre hobbit autant que l'histoire vers la noirceur.

Magie destructrice

Cette lutte des forces du bien contre celles du mal se matérialise ici entre autre dans un combat d'influence psychique. Bilbon lutte contre le pouvoir extraordinaire mais également destructeur de l'anneau. Un combat intérieur entre la volonté de contrôle personnel et la soumission à la magie destructrice de l'objet. Ici, nous sommes dans le duel du «qui possède qui», presque comme une drogue, l'anneau représentant l'addiction. Ce combat invisible pour les Nains affecte le hobbit, mais pas encore au point de mettre la quête en péril. Une quête qui s'assombrit à chaque pas que font nos héros. Traqués par les Orques, obligés de batailler contre un dangereux dragon, les dangers s'accumulent et s'amplifient au fur et à mesure que l'histoire se dirige vers sa résolution, les rebondissements permanents qui rythment le film s'inscrivant dans un schéma scénaristique classique inhérent au genre codifié de l'Héroïc Fantasy.

Pour ce second volet de la trilogie du « Hobbit », tiré de l'univers de Tolkien, Peter Jackson ne déroge pas à la règle qui fait de ce genre de film un succès : humour et action. Dans la stricte et cohérente lignée du premier volet ainsi que du Seigneur des anneaux, il séduit ceux dont l'univers est déjà familier. Une suite d'aventures menées sans temps morts qui épate visuellement et dont la dimension globale n'efface en rien les destinées personnelles. Même si l'on peut pinailler sur des impératifs commerciaux (introduction d'une Elfe, Tauriel, interprété par Evangeline Lilly, pour attirer un public féminin ; le divertissement familial privilégié parfois au détriment d'une plus grande complexité du film), il n'en reste pas moins une réussite, y compris dans l'interprétation, Martin Freeman incarnant un hobbit volontaire mais portant ses doutes intérieurs comme un fardeau. A noter le « retour » de Legolas (Orlando Bloom).



Plaisant et spectaculaire, le second volet de la trilogie du Hobbit touche le but que le film s'était fixé : nous faire passer un agréable moment. Si l'on peut regretter son côté un peu trop calibré pour séduire totalement, l'univers de Tolkien est toujours aussi bien restitué et maîtrisé, avec une virtuosité captivante. Les héros poursuivent une quête que le spectateur prend toujours autant de plaisir à suivre. On attend désormais avec impatience décembre 2014 pour la conclusion de leurs aventures.
 
 
 


vendredi 2 mai 2014

Zulu : Over the Rainbow


Plongée noire et violente dans une Afrique du Sud post-apartheid, Zulu oscille entre onirisme et implacable réalisme dénué de tout échappatoire.




Afrique du Sud, de nos jours. Une adolescente est sauvagement assassinée. Deux policiers, un noir, Ali Sokhela (Forest Whitaker), au passé douloureux, et un blanc, Brian Epkeen (Orlando Bloom), épave notoire, sont chargés de l'enquête. Très vite, leurs investigations vont les entraîner des extrêmes pauvretés des Townships de Capetown aux luxueuses villas des bords de mer, à la recherche d'une drogue de synthèse, les amenant à se confronter à leur passé et à lutter contre leurs démons intérieurs...


Rassemblement de façade

Ali Sokhela est un flic intègre et idéaliste abîmé par la vie et marqué au fer rouge du sceau de l'apartheid. Il a perdu son père, brûlé par des blancs, lorsqu'il était plus jeune. Solitaire, sa vie intime se résume à la fréquentation des prostituées qu'il paye pour caresser leur peau. Malgré sa carapace d'acier, il a gardé sa capacité à s'émouvoir des crimes qu'il est chargé d'élucider. Ici, il doit s'occuper du meurtre d'une adolescente. Dans son enquête, il est aidé par Brian Epkeen, que la vie a peu à peu fait sombrer. Alcoolique, séparé de sa femme – et ne cherchant pas à cacher son antipathie pour le nouveau compagnon de celle-ci – il joue les têtes brûlées dans un pays loin d'être apaisé, quitte à fleurter avec l'illégalité. Tout deux vont être confrontés à la réalité d'un pays gangrené par la violence, le racisme et les inégalités et où le chacun pour soi a été érigé en règle de vie, loin de la « nation arc-en-ciel » vantée par ses dirigeants depuis 20 ans.

En effet, ce film montre que, derrière le rassemblement de façade, les inégalités sont plus criantes que jamais, entre les quartiers très pauvres et les villas du bord de mer très riches qui se côtoient dans une violence de plus en plus sanglante et un racisme persistant malgré la fin officielle de l'apartheid. Le réalisateur français Jérôme Salle montre que le pays n'est pas guéri de ses démons et que les vols et les trafics de drogue se poursuivent avec des gangs forts face à une police totalement dépassée voire complaisante. Brian Epkeen et Ali Sokhela sont imprégnés de cette ambiance, et même si ce dernier tente de lutter contre cette violence en croyant au pardon, il finira par flancher et y succomber. Son comparse, lui, est borderline et ne montre guère d'illusions quant à l'état du pays et son devenir. Les fractures sont béantes entre des populations fortement marqués par leur différence de statut social et qui les enferment dans des perspectives d'avenir incertaines.

Plaies encore vives

Ali Sokhela et Brian Epkeen évoluent ainsi dans ce climat de peur permanente d'un pays au bord du gouffre. Mais chacun avec leurs valeurs. Sokhela au début du film joue les « bon flic » alors qu'Epkeen apparaît comme un « mauvais flic ». Pourtant, au fur et à mesure de l'évolution du film, leurs convictions vont être mises à rude épreuve, remises en cause personnellement, et les rôles s'inverser. Le pardon est un sujet majeur au cœur du scénario, mais peut-on vraiment pardonner ? Le risque de l'individualisme est permanent. Et malgré le soutien sans faille d'Epkeen, Sokhela perd peu à peu ses illusions, finissant même par succomber à la tentation de la vengeance. Epkeen, à l'inverse, agressif comme l'est l'Afrique du Sud, va peu à peu s'adoucir pour tendre vers ce pardon. Mais cette notion reste une chimère dans un pays dont les plaies encore vives continuent de marquer sa réalité et dont la guérison prendra encore du temps.

Jérôme Salle, en adaptant le polar éponyme de Caryl Ferey, pose une caméra quasi-documentaire sur l'un des pays les plus apaisés du continent noir. Mais il montre rapidement que cela n'est qu'une illusion, et que le quotidien est beaucoup plus cruel et sombre, sans perspective d'avenir pour les plus pauvres, si ce n'est dans les trafics et les combines en tout genre. Porté par deux acteurs en très grande forme, Forest Whitaker et Orlando Bloom, le film est prenant, même si la violence est parfois montrée sous un angle un peu complaisant. Rythmé et maintenant parfaitement le suspense, avec un aspect social très bien démontré, le long métrage du réalisateur français dépasse le simple cadre des frontières du pays pour dénoncer une misère plus globale et montrer une violence crue et qui touche toutes les couches des sociétés. Son film ressemble à une photo de famille, montrée dans toutes ses déchirures et sa sombre réalité.


Le réalisateur de Largo Winch et de Anthony Zimmer filme un thriller sans pathos dont la noirceur peint des caractères forts mais qui ne peuvent rêver, pris au piège d'une réalité étouffante qui n'épargne rien ni personne. L'Afrique du Sud, personnage à part entière, exacerbe les tensions alors que le sentiment d'impuissance n'a jamais été aussi fort. Jérôme Salle se rapproche au plus près des cicatrices d'une nation qui ne demande qu'à recolorer un arc-en-ciel malade et encore bien pâle.
 
 
 



samedi 19 avril 2014

Tel père, tel fils : La vie n'est pas un long fleuve tranquille


Un père strict ébranlé par une annonce terrible : une histoire bouleversante de Hirokazu Kore-Eda, porté par un scénario juste et sensible.
 
 
 


Ryoata est architecte. Il est marié et a un fils de 6 ans. Il ne souhaite rien tant que la réussite professionnelle de sa progéniture. Mais un jour, sa vie bascule : la clinique dans laquelle sa femme a accouché appelle pour leur annoncer une nouvelle dramatique. En effet, son enfant a été malencontreusement échangé à la naissance avec celui d'une autre famille. Non seulement le garçon qu'il a élevé n'est pas le sien, mais son fils biologique a, lui, grandi dans une famille aux moyens beaucoup plus modeste...


Son fils, cet inconnu

La famille de Ryoata est l'un des plus parfaits exemple de représentation de la classe moyenne. Le père a réussi, gagne bien sa vie et fait vivre aisément sa femme et son fils. Ce dernier doit lui aussi devenir quelqu'un lorsqu'il sera grand, et pour cela Ryoata cherche à lui inculquer des valeurs de travail et de respect. Une image de carte postale du couple qui va se déchirer lorsqu'il apprend que le fils à qui il a tout appris n'est pas son fils biologique. La faute à la clinique où sa femme a accouché et qui les appelle 6 ans après pour leur annoncer qu'ils ont commis une terrible erreur car ils ont échangé leur bébé à la naissance avec celui d'un autre couple, aux moyens plus modestes. Son fils n'est donc pas le sien, quant à son fils biologique, il a grandi dans une famille aux valeurs et aux ressources bien différente. Il va donc devoir se séparer d'un enfant avec qui il a tissé des liens pour en nouer avec un autre, mais qui lui est parfaitement inconnu.

Toute sa vie va alors s'en trouver bouleversée. Une vie parfaitement réglée mais dont un gros grain de sable va enrayer une machine bien huilée. Ses projets pour lui, ses espoirs, reposent désormais sur un fils dont il va devoir nouer de nouveaux sentiments paternels, alors qu'il les avait déjà donné ailleurs. Le fait qu'il n'ait pas eu du tout la même éducation rend les choses encore plus difficile, car il va devoir se remettre en cause. Casser sa rigidité et revoir son éducation. C'est comme s'il ne savait plus comment faire, comme s'il ne savait plus ce qu'être père signifiait. Pendant six ans, son « enfant » et lui partageait des goûts similaires, ou tout du moins pouvait-il l'influencer. Maintenant, il se retrouve complètement perdu, et son couple pourrait en pâtir. Il se retrouve impuissant face à une erreur qui n'est pas de son fait, mais qui engendre des conséquences qui le dépasse et qui l'oblige à changer sa façon de voir la vie, d'éduquer et de communiquer.

Perte de repères subie

Ainsi, nous allons assister à la transformation progressive de Ryoata. Au début du film, l'architecte se montre strict, avec une volonté de tout contrôler. Armé de ses certitudes, il veut le meilleur pour son fils. La cassure qu'engendre l'annonce de la maternité va profondément le bouleverser. Avec l'autre famille, il se montre au début hautain, dédaigneux. Mais il sait qu'il va devoir se montrer moins froid et briser les murs qu'il avait bâti autour de lui et de son couple pour que l'échange se passe pour le mieux. Cette situation dramatique est contrebalancée par des séquences de comédie qui n'alourdissent pas le film et lui permettent d'éviter tout pathos, ce qui rend le personnage de Ryoata plus complexe et plus sympathique qu'il nous l'est esquissé au départ. Cette nuance nous permet de comprendre ce qui se passe dans sa tête et de le suivre dans son évolution. Progressivement, il devient un meilleur homme, avec un regard neuf sur son rôle de père.

Cette perte de repères subie malgré lui est totalement bouleversant. Kore-Eda prend son temps dans ce film pour nous présenter son personnage principal et nous le rendre familier, afin de mieux émouvoir lorsque le drame arrive. Le fait que son propre fils soit un étranger peut être considéré comme une métaphore de l'homme étranger à lui-même, au monde qui l'entoure. Son obsession de la réussite l'a coupé du monde et de son entourage. Il va devoir s'ouvrir aux autres. Ce sont toutes les étapes de cette difficile mais nécessaire éclosion que montre très bien le réalisateur de Nobody Knows. Il s'interroge sur le rôle de père, et montre que celui-ci n'est en rien inné. Il distord la famille afin de mieux la recomposer. Il nous montre en creux qu'elle est un peu comme un architecte ou un cinéaste : tous les plans du monde ne servent à rien face à la fragilité d'un édifice qui ne nous appartient plus dès lors que le chantier sort de nos têtes pour se confronter à la réalité.



Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda gagne son pari de nous émouvoir avec un sujet difficile tout en restant sur le fil d'équilibriste entre la pudeur et la surenchère voyeuriste. Il transcende le cas particulier pour nous amener vers une universalité et une interrogation sur ce qu'est la famille aujourd'hui, montrant qu'elle reste une structure protectrice mais que les menaces sont toujours présentes. Évitant toute naïveté, Tel père tel fils est un grand film humaniste qui part d'un sujet sensible pour en faire une œuvre qui s'adresse à la place de chacun dans des structures pourtant familières.


dimanche 6 avril 2014

Borgman, un ami qui vous veut du bien


A la lisière du polar et du film fantastique (mais sans effets spéciaux), le néerlandais Axel Van Warmerdam réalise un film totalement hypnotique.





Dans les bois, un homme, qui se sait traqué, parvient à s'échapper in extremis du terrier qu'il s'était aménagé avant d'être retrouvé. Dans sa fuite, il prévient des amis qui étaient cachés comme lui. Quittant la forêt, il arrive dans une banlieue bourgeoise et sonne à une porte en se faisant appeler Camiel Borgman, un SDF qui a besoin d'une douche. Un homme le rejette, mais sa femme accepte de l'héberger sans que son mari soit au courant. Mais qui est-il réellement ?
Le ver est dans le fruit

Le film débute sur une battue. Un homme est recherché. Mais on ne sais pas pourquoi. Cet homme, à la chevelure hirsute et grisonnante, barbu, fuit l'abri qu'il s'était aménagé sous terre. Il atterrit dans une banlieue cossue et cherche un logement dans lequel il pourrait prendre un bain et dormir avant de repartir. Il sonne chez un couple, mais si le mari, Richard, lui casse la figure, sa femme Marina se prend d'affection pour lui et accepte finalement de l'héberger à condition que son mari ne le remarque pas. Il prend alors peu à peu possession des lieux. Et se substituera même au jardinier après s'être débarrassé de lui avec l'aide de complices. Camiel Borgman s'introduit alors tout à fait officiellement dans cette famille, auprès de leurs trois enfants et de leur nounou, une jeune fille au pair fiancée à un militaire. Le ver est dans le fruit : il va bouleverser la vie de ce couple, la faisant éclater de l'intérieur pour mieux bâtir ses projets.

Sauf que ceux-ci sont flous tout le long du film. Qui est Camiel Borgman ? C'est la question qui se pose tout au long du film. Un élément perturbateur mais fascinant qui, par la grâce du regard omniscient du réalisateur, nous dévoile nombre de ses facettes sans pour autant nous justifier ses buts. Hors des murs de la maison bourgeoise, accompagné de ses acolytes, il est montré en chef de gang et en serial killer qui assassine sans vergogne tout ceux qui se mettent en travers de son chemin ainsi que ceux dont il a besoin de remplacer pour mettre à leur place ses hommes (et ses femmes) de main. Mais dans la maison, les choses sont plus complexes, car Borgman devient presque un personnage secondaire. Il est l'objet des fascinations, presque des fantasmes, de Marina. Elle et Richard le laissent faire, sans trop savoir la finalité de ses actions (pourquoi il creuse le jardin, par exemple). Tout est sujet à interprétation.

Running-gag cruel et jubilatoire

C'est là qu'intervient la partie fantastique de l'histoire. Une partie fortement suggéré, sans aucun effet appuyé ou effet spécial. Tout est laissé à l'imagination, plus ou moins grande, des spectateurs, mais aussi des personnages eux-même (à ce titre, le doute habitant Marina lorsqu'elle croise un chien dans sa maison, se demandant s'il ne s'agit pas de Borgman, est révélateur). On se pose aussi des questions autour de ce drôle de héros. A-t-il réellement le pouvoir de contrôler les rêves de la maîtresse de maison ? Et pourquoi implante-t-il une étrange puce dans le corps des enfants de la famille ? Quel est son objectif ? Une invasion ? Lui et ses acolytes n'ont aucun scrupules à tuer, si cela peut faire avancer leurs plans, avant de se débarrasser des corps au fond d'un lac dans un running-gag aussi cruel que jubilatoire. Mais toutes ces questions sont laissés en suspend, car les réponses n'interviennent jamais, les laissant sous la simple formes d'hypothèses.

Un parti pris osé mais assumé de la part d'Axel Van Warmerdam, qui ouvre les portes à toutes les options, toutes les lectures possibles. Laissant le pouvoir au spectateur de compléter les trous du scénarios, il déroule le fil de son film sans juger, donnant une image contrastée et paradoxale à son antihéros, violent mais révélateur en même temps des failles qui se dissimulent sous le vernis de l'image de carte postale d'une famille bourgeoise, les tournant en ridicule. Et ce sont précisément ces blancs qui rendent ce long-métrage totalement hypnotique et génial. Nous sommes dès le début attirés, vampirisés par ce personnage surgit de nulle part et que nous voulons mieux connaître mais dont nous ne pénétrerons jamais l'esprit. Pourtant, aucune frustration ne nous habite, car le film manie habilement suspense de narration, action et humour (très) noir, chaque scène faisant monter la tension, jusqu'à cette fin ouverte.


Camiel Borgman, un personnage atypique derrière la caméra d'un réalisateur non moins atypique. Axel Van Warmerdam extériorise nos peurs, nos doutes, tout en gardant un esprit absurde et potache avec entre les lignes un malin et moqueur relativisme, car finalement tout ceci n'est que du cinéma. Entre ode au marginalisme et géniale critique de la bourgeoisie qui se transforme en jeu de massacre, le réalisateur néerlandais ne respecte rien. Ce film surréaliste, absurde et fascinant est à son image.