vendredi 24 janvier 2014

La vie d'Adèle : Une femme avec une femme

Le chef d’œuvre d'Abdellatif Kechiche : plus qu'un film féministe, un grand film d'amour, de découverte et d'apprentissage. Beau et émouvant.




Adèle a 15 ans. Étudiante en littérature dans un lycée du nord de la France, elle veut passer de l'autre côté et enseigner à son tour. Du côté de sa vie privée, elle attend encore le prince charmant. Un jour, son regard croise celui d'Emma, une artiste aux cheveux bleus. Elle s'interroge alors, et sa vie va s'en trouver bouleversée lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle développe des sentiments pour elle. Elle va alors devoir apprendre à grandir et à s'affirmer en tant que femme dans le vaste monde des adultes...

Regard des autres et préjugés

Adèle est une adolescente comme les autres. Elle a des parents aimants, des ami-e-s à qui elle peut se confier, et a pour projet professionnel de devenir enseignante. Il ne lui manque qu'une seule chose : le beau garçon qui fera chavirer son cœur. Mais le sympathique Thomas, qui a des vues sur elle, n'est finalement pas celui qui lui convient. De son propre aveu, il lui manque quelque chose. Mais deux événements vont remettre en cause ses certitudes : une de ses amies de lycée l'embrasse, puis dans la rue elle est chamboulée lorsqu'elle croise Emma, une jeune femme à la chevelure bleue. Elle va alors s'interroger, mais la fascination exercée par cette dernière sur Adèle est finalement la plus forte. Elle va alors découvrir peu à peu son homosexualité, mais va la cacher aux yeux de ses proches, car elle a des difficultés à l'assumer par peur du regard des autres et des préjugés. C'est ainsi qu'elle va découvrir sa féminité sous la houlette d'Emma.

Emma, elle, assume beaucoup plus le fait qu'elle soit homosexuelle. A ses côtés, Adèle va vivre une aventure sentimentale comme le vivent n'importe quel couple. En effet, la vie d'Adèle n'est absolument pas un film militant, au contraire. Il s'intéresse plus à l'évolution de l'héroïne dans sa globalité qu'uniquement sous l'angle sexuel. Le film la montre dans son quotidien, à table avec ses parents, lorsqu'elle dort, au lycée, lorsqu'elle fête son anniversaire avec ses camarades, lorsqu'elle fait l'amour. Elle a les mêmes interrogations autour de sa sexualité que les jeunes de son âge. Elle fait des découvertes, et ces nouvelles expériences lui permettent ainsi d'en apprendre plus sur elle-même. En ne faisant qu'un élément, aussi essentiel soit-il, de l'évolution de son personnage, Abdellatif Kechiche, sans chercher à minimiser les choix personnels d'Adèle, montre que l'homosexualité n'est qu'une part de l'apprentissage de la vie de son personnage principal.

Évolution subtile

L'apprentissage, l'un des thèmes récurrents de la filmographie de Kechiche, se retrouve encore ici. Apprentissage en tant que transmission. Adèle veut devenir professeur pour redonner ce que l'école lui a appris. Mais l'apprentissage se retrouve à toutes les niveaux de sa vie. Par exemple, le gratin de pâtes de sa mère qu'elle mange lorsqu'elle est ado se retrouve plus tard, lors d'une soirée organisée chez elle et Emma. Il s'agit donc d'une transmission familiale. Mais dans sa sexualité aussi il est question d'apprentissage, en tant que jugement. Après leur première nuit, Emma va jusqu'à donner une note à Adèle. Mais cette dernière dans la plupart des cas fait ses découvertes toute seule : de la vie d'adulte, des sentiments, de son identité de femme... elle cherche constamment sa place, que ce soit dans son couple ou dans la société. Une évolution subtile, sensible et crue, magnifiée par la caméra du réalisateur de l'esquive.

Abdellatif Kechiche prend son temps (3h) pour montrer l'évolution de son personnage, de ses émois adolescents à ses premiers pas d'adulte et d'enseignante. Il filme Adèle avec beaucoup de sensibilité et de pudeur mais ne cache rien de sa violence, de ses expressions, de ses sentiments. Il a su trouver le ton juste pour son adaptation du roman graphique « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh. Tout juste pourrait-on lui reprocher une seconde partie un peu longue et répétitive. Mais la passion pardonne tout. Quant à l'interprétation, elle est absolument lumineuse. Adèle Exarchopoulos est LA talentueuse et éblouissante révélation du film. Elle prête parfaitement son naturel à son personnage, et le couple qu'elle forme avec Léa Seydoux fonctionne totalement. Un parcours initiatique à la fois intime et qui s'adresse à tous, nous invitant à ne surtout pas juger les choix de vie d'autrui, mais à les accepter.



Magistrale leçon de cinéma autant qu'une ode à la tolérance, La vie d'Adèle est une brillante et intelligente Palme d'Or. L'émotion affleure à chaque plan, chaque scène. Un film qui prend aux tripes et nous accompagne une fois les lumières éteintes. Le regard vrai, sans manichéisme, porté sur les personnages ne fait que sublimer encore plus la narration du film et le couple qui le porte. Une œuvre d'amour, tout à la fois solaire, épatante et importante, d'Abdellatif Kechiche.  




vendredi 10 janvier 2014

Un château en Italie : Les trois saisons de Bruni-Tedeschi

L'amour, la famille, la religion, la mort...Une partition légère et grave à la fois, par une réalisatrice mêlant fiction et autobiographie.






Louise, comédienne, est membre d'une famille de la grande bourgeoisie industrielle italienne. Un monde en crise qui se délite peu à peu. Un jour, sa route croise celle de Nathan, comédien également. Même si tout les oppose (l'âge, la condition sociale, l'envie d'enfant), ils vont entamer une liaison. Une histoire d'amour qui s'étale sur trois saisons, sur fond de crise de foi, de crise industrielle et de maladie du frère de Louise. Un château en Italie, c'est la naissance d'un rêve sur fond d'effondrement de la réalité.

Monde en déclin

Louise (Valeria Bruni-Tedeschi) a 43 ans. Une femme seule, célibataire et sans enfants. Côté travail, c'est pas la joie non plus. Heureusement, il lui reste sa famille, son refuge. Mais un abri précaire : son frère Ludovic (Filippo Timi) est atteint du sida, tandis que Serge, l'ancien ami de la famille aujourd'hui honni (Xavier Beauvois), vit une relation compliquée avec l'alcool. En parlant de relation compliquée, voilà que Louise s'amourache de Nathan (Louis Garrel), comédien comme elle, de vingt ans son cadet. Elle se met alors a espérer : elle veut un enfant. Mais lui n'en veut pas, n'ayant pas la même notion du temps. Nathan et elle sont deux personnages qui s'interrogent (Nathan envisageant d'arrêter son métier), vivent une crise existentielle. Reste la mère de Louise (Marisa Borini). Elle est très présente auprès de sa fille, voire un tantinet envahissante. Tous ces personnages évoluent dans un monde en déclin.

La famille de Louise est issue d'une famille de grands bourgeois italiens. Menacée par les Brigades Rouges, elle a immigré en France. Mais l'industrie est en crise, et pour survivre ils doivent vendre leurs tableaux aux enchères. Une crise qui s'ajoute à celles que traverse l'héroïne dans le film. La cellule familiale ne protège plus autant qu'avant, et Louise, qui malgré son âge avancé en veut une, tombe amoureux d'un homme peu pressé de devenir père. Mais la comédienne s'interroge également sur son rapport à la foi. En effet, elle doute. Elle est constamment en recherche de quelque chose sans vraiment savoir quoi, ni si cela marche. En cela, elle s'oppose à sa mère, qui a un rapport beaucoup plus passionné à la Sainte Vierge. Quant à, Nathan, il est en quête de lui-même, s'interrogeant sur ses envies, ses passions, ne sachant pas vraiment s'il a encore envie de faire l'acteur. Ces personnages sont pris au moment où leur vie est à un basculement.

Recul et autodérision

Des personnages et des situations vraies, car dans ce film réalité et fiction se côtoient, s'entremêlent. Cette histoire est en effet en partie inspirée par la propre vie de la réalisatrice. Valéria Bruni-Tedeschi a réellement perdu un frère suite à la maladie. Le couple qu'elle forme avec Louis Garrel dans le film ne sont que les « retrouvailles » du couple qu'elle a formé avec lui pendant 5 ans. Et la mère de Louise est dans la vie sa vraie mère. La réalité est poussée jusqu'au tournage du film, dont certaines scènes ont été réalisées dans l'ancien château de la famille de la réalisatrice. Réalité et fiction se répondent, mais tout ceci sous la forme d'une comédie, donc d'une bonne dose de recul et d'autodérision. "Il s’inspire de choses qui me sont arrivées (…) La réalité que je connais ou que j’observe est le matériel de départ.", explique Valéria Bruni-Tedeschi dans une interview. Une part d'autofiction qui rend le film et ses émotions plus justes.

En puisant dans son vécu pour en faire la matière de sa troisième œuvre cinématographique, la réalisatrice de Il est plus facile pour un chameau nous livre une histoire gentillette, sympathique, souriante. Des situations cocasses mais inégales, tantôt burlesques, tantôt trop poussées. Si les personnages portent en eux une part assumée de folie, la narration en manque, elle, un peu. Mais l'interprétation correcte des acteurs filmés avec beaucoup de tendresse permet de suivre le scénario et ses rebondissements non sans déplaisir. L'hommage à sa famille tout comme à ses origines est sincère. Scènes drôles et plus émouvantes s'alternent au rythme des saisons. Valéria Bruni-Tedeschi nous montre aussi, sans critique mais avec une bonne dose de nostalgie, et au travers de sa famille, un contexte social qui évolue. Cette transition ne s'effectue pas sans mal, mais la famille, quelle que soit son état, reste une valeur refuge et protectrice.


Une comédie parfois un peu poussive mais qui offre quelques bons moments : Un château en Italie n'est pas un film exceptionnel, mais montre avec beaucoup de justesse des personnages en crise, en phase avec la situation du monde et en même temps déboussolés, en quête de nouveaux repères. La réalisatrice nous offre une savoureuse tranche de vie intime qui peine un peu à emporter l'adhésion mais nous fait passer un bon moment. Une petite comédie italienne revisitée à la sauce française.