Le chef d’œuvre d'Abdellatif
Kechiche : plus qu'un film féministe, un grand film d'amour, de
découverte et d'apprentissage. Beau et émouvant.
Adèle a 15 ans. Étudiante en
littérature dans un lycée du nord de la France, elle veut passer de
l'autre côté et enseigner à son tour. Du côté de sa vie privée,
elle attend encore le prince charmant. Un jour, son regard croise
celui d'Emma, une artiste aux cheveux bleus. Elle s'interroge alors,
et sa vie va s'en trouver bouleversée lorsqu'elle s'aperçoit
qu'elle développe des sentiments pour elle. Elle va alors devoir
apprendre à grandir et à s'affirmer en tant que femme dans le vaste
monde des adultes...
Regard
des autres et préjugés
Adèle est une adolescente comme les
autres. Elle a des parents aimants, des ami-e-s à qui elle peut se
confier, et a pour projet professionnel de devenir enseignante. Il ne
lui manque qu'une seule chose : le beau garçon qui fera chavirer son
cœur. Mais le sympathique Thomas, qui a des vues sur elle, n'est
finalement pas celui qui lui convient. De son propre aveu, il lui
manque quelque chose. Mais deux événements vont remettre en cause
ses certitudes : une de ses amies de lycée l'embrasse, puis dans la
rue elle est chamboulée lorsqu'elle croise Emma, une jeune femme à
la chevelure bleue. Elle va alors s'interroger, mais la fascination
exercée par cette dernière sur Adèle est finalement la plus forte.
Elle va alors découvrir peu à peu son homosexualité, mais va la
cacher aux yeux de ses proches, car elle a des difficultés à
l'assumer par peur du regard des autres et des préjugés. C'est
ainsi qu'elle va découvrir sa féminité sous la houlette d'Emma.
Emma, elle, assume beaucoup plus le
fait qu'elle soit homosexuelle. A ses côtés, Adèle va vivre une
aventure sentimentale comme le vivent n'importe quel couple. En
effet, la vie d'Adèle n'est
absolument pas un film militant, au contraire. Il s'intéresse plus à
l'évolution de l'héroïne dans sa globalité qu'uniquement sous
l'angle sexuel. Le film la montre dans son quotidien, à table avec
ses parents, lorsqu'elle dort, au lycée, lorsqu'elle fête son
anniversaire avec ses camarades, lorsqu'elle fait l'amour. Elle a les
mêmes interrogations autour de sa sexualité que les jeunes de son
âge. Elle fait des découvertes, et ces nouvelles expériences lui
permettent ainsi d'en apprendre plus sur elle-même. En ne faisant
qu'un élément, aussi essentiel soit-il, de l'évolution de son
personnage, Abdellatif Kechiche, sans chercher à minimiser les choix
personnels d'Adèle, montre que l'homosexualité n'est qu'une part de
l'apprentissage de la vie de son personnage principal.
Évolution subtile
L'apprentissage, l'un des thèmes
récurrents de la filmographie de Kechiche, se retrouve encore ici.
Apprentissage en tant que transmission. Adèle veut devenir
professeur pour redonner ce que l'école lui a appris. Mais
l'apprentissage se retrouve à toutes les niveaux de sa vie. Par
exemple, le gratin de pâtes de sa mère qu'elle mange lorsqu'elle
est ado se retrouve plus tard, lors d'une soirée organisée chez
elle et Emma. Il s'agit donc d'une transmission familiale. Mais dans
sa sexualité aussi il est question d'apprentissage, en tant que
jugement. Après leur première nuit, Emma va jusqu'à donner une
note à Adèle. Mais cette dernière dans la plupart des cas fait ses
découvertes toute seule : de la vie d'adulte, des sentiments, de son
identité de femme... elle cherche constamment sa place, que ce soit
dans son couple ou dans la société. Une évolution subtile,
sensible et crue, magnifiée par la caméra du réalisateur de
l'esquive.
Abdellatif Kechiche prend son temps
(3h) pour montrer l'évolution de son personnage, de ses émois
adolescents à ses premiers pas d'adulte et d'enseignante. Il filme
Adèle avec beaucoup de sensibilité et de pudeur mais ne cache rien
de sa violence, de ses expressions, de ses sentiments. Il a su
trouver le ton juste pour son adaptation du roman graphique « Le
bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh. Tout juste pourrait-on
lui reprocher une seconde partie un peu longue et répétitive. Mais
la passion pardonne tout. Quant à l'interprétation, elle est
absolument lumineuse. Adèle Exarchopoulos est LA talentueuse et
éblouissante révélation du film. Elle prête parfaitement son
naturel à son personnage, et le couple qu'elle forme avec Léa
Seydoux fonctionne totalement. Un parcours
initiatique à la fois intime et qui s'adresse à tous, nous
invitant à ne surtout pas juger les choix de vie d'autrui, mais à
les accepter.
Magistrale leçon de cinéma autant
qu'une ode à la tolérance, La vie d'Adèle est une brillante
et intelligente Palme d'Or. L'émotion affleure à chaque plan,
chaque scène. Un film qui prend aux tripes et nous accompagne une
fois les lumières éteintes. Le regard vrai, sans manichéisme,
porté sur les personnages ne fait que sublimer encore plus la
narration du film et le couple qui le porte. Une œuvre d'amour, tout
à la fois solaire, épatante et importante, d'Abdellatif Kechiche.

