samedi 19 avril 2014

Tel père, tel fils : La vie n'est pas un long fleuve tranquille


Un père strict ébranlé par une annonce terrible : une histoire bouleversante de Hirokazu Kore-Eda, porté par un scénario juste et sensible.
 
 
 


Ryoata est architecte. Il est marié et a un fils de 6 ans. Il ne souhaite rien tant que la réussite professionnelle de sa progéniture. Mais un jour, sa vie bascule : la clinique dans laquelle sa femme a accouché appelle pour leur annoncer une nouvelle dramatique. En effet, son enfant a été malencontreusement échangé à la naissance avec celui d'une autre famille. Non seulement le garçon qu'il a élevé n'est pas le sien, mais son fils biologique a, lui, grandi dans une famille aux moyens beaucoup plus modeste...


Son fils, cet inconnu

La famille de Ryoata est l'un des plus parfaits exemple de représentation de la classe moyenne. Le père a réussi, gagne bien sa vie et fait vivre aisément sa femme et son fils. Ce dernier doit lui aussi devenir quelqu'un lorsqu'il sera grand, et pour cela Ryoata cherche à lui inculquer des valeurs de travail et de respect. Une image de carte postale du couple qui va se déchirer lorsqu'il apprend que le fils à qui il a tout appris n'est pas son fils biologique. La faute à la clinique où sa femme a accouché et qui les appelle 6 ans après pour leur annoncer qu'ils ont commis une terrible erreur car ils ont échangé leur bébé à la naissance avec celui d'un autre couple, aux moyens plus modestes. Son fils n'est donc pas le sien, quant à son fils biologique, il a grandi dans une famille aux valeurs et aux ressources bien différente. Il va donc devoir se séparer d'un enfant avec qui il a tissé des liens pour en nouer avec un autre, mais qui lui est parfaitement inconnu.

Toute sa vie va alors s'en trouver bouleversée. Une vie parfaitement réglée mais dont un gros grain de sable va enrayer une machine bien huilée. Ses projets pour lui, ses espoirs, reposent désormais sur un fils dont il va devoir nouer de nouveaux sentiments paternels, alors qu'il les avait déjà donné ailleurs. Le fait qu'il n'ait pas eu du tout la même éducation rend les choses encore plus difficile, car il va devoir se remettre en cause. Casser sa rigidité et revoir son éducation. C'est comme s'il ne savait plus comment faire, comme s'il ne savait plus ce qu'être père signifiait. Pendant six ans, son « enfant » et lui partageait des goûts similaires, ou tout du moins pouvait-il l'influencer. Maintenant, il se retrouve complètement perdu, et son couple pourrait en pâtir. Il se retrouve impuissant face à une erreur qui n'est pas de son fait, mais qui engendre des conséquences qui le dépasse et qui l'oblige à changer sa façon de voir la vie, d'éduquer et de communiquer.

Perte de repères subie

Ainsi, nous allons assister à la transformation progressive de Ryoata. Au début du film, l'architecte se montre strict, avec une volonté de tout contrôler. Armé de ses certitudes, il veut le meilleur pour son fils. La cassure qu'engendre l'annonce de la maternité va profondément le bouleverser. Avec l'autre famille, il se montre au début hautain, dédaigneux. Mais il sait qu'il va devoir se montrer moins froid et briser les murs qu'il avait bâti autour de lui et de son couple pour que l'échange se passe pour le mieux. Cette situation dramatique est contrebalancée par des séquences de comédie qui n'alourdissent pas le film et lui permettent d'éviter tout pathos, ce qui rend le personnage de Ryoata plus complexe et plus sympathique qu'il nous l'est esquissé au départ. Cette nuance nous permet de comprendre ce qui se passe dans sa tête et de le suivre dans son évolution. Progressivement, il devient un meilleur homme, avec un regard neuf sur son rôle de père.

Cette perte de repères subie malgré lui est totalement bouleversant. Kore-Eda prend son temps dans ce film pour nous présenter son personnage principal et nous le rendre familier, afin de mieux émouvoir lorsque le drame arrive. Le fait que son propre fils soit un étranger peut être considéré comme une métaphore de l'homme étranger à lui-même, au monde qui l'entoure. Son obsession de la réussite l'a coupé du monde et de son entourage. Il va devoir s'ouvrir aux autres. Ce sont toutes les étapes de cette difficile mais nécessaire éclosion que montre très bien le réalisateur de Nobody Knows. Il s'interroge sur le rôle de père, et montre que celui-ci n'est en rien inné. Il distord la famille afin de mieux la recomposer. Il nous montre en creux qu'elle est un peu comme un architecte ou un cinéaste : tous les plans du monde ne servent à rien face à la fragilité d'un édifice qui ne nous appartient plus dès lors que le chantier sort de nos têtes pour se confronter à la réalité.



Le réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda gagne son pari de nous émouvoir avec un sujet difficile tout en restant sur le fil d'équilibriste entre la pudeur et la surenchère voyeuriste. Il transcende le cas particulier pour nous amener vers une universalité et une interrogation sur ce qu'est la famille aujourd'hui, montrant qu'elle reste une structure protectrice mais que les menaces sont toujours présentes. Évitant toute naïveté, Tel père tel fils est un grand film humaniste qui part d'un sujet sensible pour en faire une œuvre qui s'adresse à la place de chacun dans des structures pourtant familières.


dimanche 6 avril 2014

Borgman, un ami qui vous veut du bien


A la lisière du polar et du film fantastique (mais sans effets spéciaux), le néerlandais Axel Van Warmerdam réalise un film totalement hypnotique.





Dans les bois, un homme, qui se sait traqué, parvient à s'échapper in extremis du terrier qu'il s'était aménagé avant d'être retrouvé. Dans sa fuite, il prévient des amis qui étaient cachés comme lui. Quittant la forêt, il arrive dans une banlieue bourgeoise et sonne à une porte en se faisant appeler Camiel Borgman, un SDF qui a besoin d'une douche. Un homme le rejette, mais sa femme accepte de l'héberger sans que son mari soit au courant. Mais qui est-il réellement ?
Le ver est dans le fruit

Le film débute sur une battue. Un homme est recherché. Mais on ne sais pas pourquoi. Cet homme, à la chevelure hirsute et grisonnante, barbu, fuit l'abri qu'il s'était aménagé sous terre. Il atterrit dans une banlieue cossue et cherche un logement dans lequel il pourrait prendre un bain et dormir avant de repartir. Il sonne chez un couple, mais si le mari, Richard, lui casse la figure, sa femme Marina se prend d'affection pour lui et accepte finalement de l'héberger à condition que son mari ne le remarque pas. Il prend alors peu à peu possession des lieux. Et se substituera même au jardinier après s'être débarrassé de lui avec l'aide de complices. Camiel Borgman s'introduit alors tout à fait officiellement dans cette famille, auprès de leurs trois enfants et de leur nounou, une jeune fille au pair fiancée à un militaire. Le ver est dans le fruit : il va bouleverser la vie de ce couple, la faisant éclater de l'intérieur pour mieux bâtir ses projets.

Sauf que ceux-ci sont flous tout le long du film. Qui est Camiel Borgman ? C'est la question qui se pose tout au long du film. Un élément perturbateur mais fascinant qui, par la grâce du regard omniscient du réalisateur, nous dévoile nombre de ses facettes sans pour autant nous justifier ses buts. Hors des murs de la maison bourgeoise, accompagné de ses acolytes, il est montré en chef de gang et en serial killer qui assassine sans vergogne tout ceux qui se mettent en travers de son chemin ainsi que ceux dont il a besoin de remplacer pour mettre à leur place ses hommes (et ses femmes) de main. Mais dans la maison, les choses sont plus complexes, car Borgman devient presque un personnage secondaire. Il est l'objet des fascinations, presque des fantasmes, de Marina. Elle et Richard le laissent faire, sans trop savoir la finalité de ses actions (pourquoi il creuse le jardin, par exemple). Tout est sujet à interprétation.

Running-gag cruel et jubilatoire

C'est là qu'intervient la partie fantastique de l'histoire. Une partie fortement suggéré, sans aucun effet appuyé ou effet spécial. Tout est laissé à l'imagination, plus ou moins grande, des spectateurs, mais aussi des personnages eux-même (à ce titre, le doute habitant Marina lorsqu'elle croise un chien dans sa maison, se demandant s'il ne s'agit pas de Borgman, est révélateur). On se pose aussi des questions autour de ce drôle de héros. A-t-il réellement le pouvoir de contrôler les rêves de la maîtresse de maison ? Et pourquoi implante-t-il une étrange puce dans le corps des enfants de la famille ? Quel est son objectif ? Une invasion ? Lui et ses acolytes n'ont aucun scrupules à tuer, si cela peut faire avancer leurs plans, avant de se débarrasser des corps au fond d'un lac dans un running-gag aussi cruel que jubilatoire. Mais toutes ces questions sont laissés en suspend, car les réponses n'interviennent jamais, les laissant sous la simple formes d'hypothèses.

Un parti pris osé mais assumé de la part d'Axel Van Warmerdam, qui ouvre les portes à toutes les options, toutes les lectures possibles. Laissant le pouvoir au spectateur de compléter les trous du scénarios, il déroule le fil de son film sans juger, donnant une image contrastée et paradoxale à son antihéros, violent mais révélateur en même temps des failles qui se dissimulent sous le vernis de l'image de carte postale d'une famille bourgeoise, les tournant en ridicule. Et ce sont précisément ces blancs qui rendent ce long-métrage totalement hypnotique et génial. Nous sommes dès le début attirés, vampirisés par ce personnage surgit de nulle part et que nous voulons mieux connaître mais dont nous ne pénétrerons jamais l'esprit. Pourtant, aucune frustration ne nous habite, car le film manie habilement suspense de narration, action et humour (très) noir, chaque scène faisant monter la tension, jusqu'à cette fin ouverte.


Camiel Borgman, un personnage atypique derrière la caméra d'un réalisateur non moins atypique. Axel Van Warmerdam extériorise nos peurs, nos doutes, tout en gardant un esprit absurde et potache avec entre les lignes un malin et moqueur relativisme, car finalement tout ceci n'est que du cinéma. Entre ode au marginalisme et géniale critique de la bourgeoisie qui se transforme en jeu de massacre, le réalisateur néerlandais ne respecte rien. Ce film surréaliste, absurde et fascinant est à son image.
 
 

lundi 24 mars 2014

The Immigrant : Three Lovers


Pour son cinquième long métrage, James Gray nous plonge dans le passé afin de nous raconter une histoire sombre et éblouissante.

 
 


New-York, 1921. Ewa et Magda sont deux sœurs polonaises qui ont quitté leur pays dans l'espoir d'une vie meilleure. Arrivées à Ellis Island, dans le centre de réception des immigrés qui mettent le pied sur le sol américain, elles se retrouvent séparées car Magda est malade. Seule, Ewa se retrouve sous la coupe de Bruno, un souteneur qui l'oblige à se prostituer afin de sauver sa sœur. Un jour, elle fait la connaissance d'Orlando, le cousin de Bruno, un illusionniste. Mais les deux hommes ne s'apprécient guère...

L'eldorado américain

Ewa (Marion Cotillard) est une immigrante polonaise qui n'a qu'un rêve : avoir de meilleures conditions de vie. Pour cela, elle doit gagner de l'argent. A cette époque, les États-Unis apparaissent comme un eldorado. Mais les choses ne vont pas se passer comme elle l'espérait ; sa sœur Magda ne peut pas pénétrer sur le sol américain car elle est tuberculeuse. Ewa va devoir a tout prix trouver un moyen pour lui payer les soins nécessaires à sa guérison. Elle fait alors la rencontre de Bruno, qui accepte de l'héberger chez lui. Mais bien vite, cet homme qu'elle ne connaît pas la plonge dans l'univers de la prostitution et des spectacles où elle est exhibée de façon vulgaire. Elle voit cependant que ces « activités » lui permettent d'avoir l'argent nécessaire pour pouvoir sauver sa sœur. Heureusement, l'irruption d'Orlando va lui redonner de l'espoir. Elle va alors malgré elle se retrouver au centre de rivalités qui vont la dépasser.

Une rivalité qui oppose Bruno à son cousin Orlando. Bruno (Joaquim Phoenix) va l'aider à sortir de la douane et la loger, mais c'est pour mieux la soumettre par la suite. En effet, Bruno est un proxénète, patron d'une troupe de danseuses prostituées, dans laquelle Ewa occupe vite une place de choix. Parfait salaud au premier abord, il va peu à peu se laisser attendrir par sa dernière protégée. Et ira même jusqu'à faire une crise de jalousie lorsqu'il verra son cousin Orlando (Jeremy Renner), un magicien, s'intéresser de trop près à son goût d'Ewa. Orlando est un beau jeune homme qui redonne espoir à Ewa, qui de son côté ne demande qu'à être heureuse. Ewa représente le catalyseur des rancœurs que se portent les deux hommes, et qui va aller crescendo tout au long de l'histoire. Ces tensions exacerbées sont la matrice d'un film qui oscille constamment entre sombre réalité et bonheur teinté d'un halo de fantastique.

Homme providentiel

En effet, les deux frères représentent les deux faces d'un même scénario. Alors que Bruno est un personnage plutôt antipathique et dominateur, Orlando représente plutôt une atténuation aux traits stricts et sans horizon. Il arrondit les angles de ce long-métrage, représentant une possibilité de porte de sortie salvatrice pour Ewa, un homme providentiel qui peut lui apporter des jours meilleurs. Au fur et à mesure de l'avancée du film, on voit la polonaise s'éloigner de Bruno après s'en être rapprochée, comme on s'approche du soleil après avoir frôlé les ténèbres. Mais Ewa a de la volonté et ne perd jamais de vue qu'elle fait cela pour sauver sa sœur et l'empêcher d'être expulsée. La confrontation entre les deux hommes montre aussi au-delà de la lutte entre le bien et le mal, une réflexion sur le réel et le magique, le vrai et l'intangible. Et qu'à un siècle de distance, la quête de la liberté reste pour chacun une recherche essentielle.

Cette quête, le réalisateur de La Nuit nous appartient la filme de manière plutôt classique, mais ce classicisme sublime la beauté émotionnelle que dégage cette histoire au parfum enivrant qui nous transporte dans une bulle hors du temps, en compagnie d'une jeune femme en quête de bonheur. Bonheur de vivre, bonheur d'aimer. Sentiment qu'elle touchera du doigt au prix de souffrances, de sacrifices, et qu'elle ne perdra jamais de vue. Animée par sa flamme intérieure, elle ne se résignera jamais vraiment, et cette force changera les hommes dont elle croisera la route. Fragile en apparence, elle s'avérera être le révélateur de la vilenie des êtres humains et l'exacerbation de leurs colères et de leurs propres bassesses, une sorte de miroir réfléchissant de leurs vérités inavoués et cachés qui leur sautent aux yeux. Ils ne peuvent plus se trahir.



Première héroïne de la filmographie de James Gray, Ewa porte haut les couleurs de l'univers du réalisateur de Two Lovers. Tragique et légère à la fois, l’œuvre incarne l'espoir en une vie meilleure. Tout en émotion, elle nous montre de l'intérieur une histoire incarnée de l'immigration à New York, l'un des thèmes de prédilection de James Gray. Sa première incursion dans le passé, sans aucun effet démonstratif afin de mieux mettre en avant le destin de grands personnages, portés par des comédiens en grande forme, est une réussite.
 
 


dimanche 23 février 2014

Inside Llewyn Davis : Like a Rolling Stone


Plongée dans le monde de la folk à travers les tribulations d'un raté : un film joyeusement mélancolique et à l'atmosphère des sixties bien rendue.

 
 


Nous sommes à New York, en 1961. Llewyn Davis (Oscar Isaac) est chanteur folk. Il se produit dans des bars de Greenwich Village avant d'aller s'installer pour la nuit chez des amis. Il se bat pour sa survie au quotidien alors que dehors l'Amérique grelotte sous la neige. Face aux nombreux obstacles qui se dressent sur sa route, sa seule chance de percer et de vivre de sa musique est de réussir son audition face à Bud Grossman, un des hommes les plus influents du monde de la musique...

Amérique des déclassés

Llewyn Davis est un chanteur folk. Bourré de talent et d'une honnêteté sans faille, il se laisse facilement manipuler par les autres, opportunistes comme patrons influents. Après avoir chanté dans des bars, il tente de survivre en installant sa frêle carcasse à droite à gauche chez des amis ou des inconnus. Il a une sœur qui le déteste, et il aime Mary (Carey Mulligan) dont les sentiments ne sont pas réciproques. Sauf qu'elle tombe enceinte de lui par erreur et lui en veut énormément. Leurs relations sont d'autant plus compliquées qu'elle est en couple avec Jim Burkey (Justin Timberlake), chanteur que Llewyn n'apprécie pas. Jadis ayant connu son heure de gloire en duo, mais dont son partenaire est décédé, son premier album solo n'a que peu trouvé preneur. Il multiplie les mauvais choix et les gaffes et se retrouve tout au long du film avec un chat sur les bras. Llewyn Davis est un antihéros qui n'a rien pour lui, mais auquel on s'attache.

Inside Llewyn Davis est en effet une comédie noire, amère, sur l'Amérique des déclassés, toutefois on ne rit pas au détriment du personnage mais avec lui. Ce pauvre personnage mène sa vie au jour le jour en espérant que le prochain sera meilleur que celui de la veille et compte autant sur la chance que sur son talent pour vivre de sa musique. Même si c'est le chaos dans sa vie personnelle, il garde un certain détachement et fait front face à ses mésaventures avec légèreté, voire avec optimisme. Mais il n'est ni naïf ni dupe. Il croit en sa bonne étoile tous les jours et ira jusqu'à Chicago, plein d'espoir, pour rencontrer Bud Grossman, l'une des personnes les plus influentes du monde de la musique qui peut-être lui fera signer LE contrat qu'il attend dans une grande maison de disques. Mais là encore, il va vite comprendre qu'il n'est pas vraiment attendu. Une succession de déveines dans une Amérique folk des sixties en plein bouillonnement.

Amour de la musique

Greenwich Village est à cette époque l'épicentre de la nouvelle scène folk, qui verra naître Bob Dylan dès le début des années 60. Le personnage de Llewyn Davis, qui comme Dylan porte un nom à consonance irlandaise, s'inspire d'ailleurs de Dave Van Ronk, chanteur New – Yorkais. A l'instar de Van Ronk, Davis mène une vie entre passion de la musique et travail dans la marine marchande. Un emploi alimentaire alors que la musique folk était encore considéré comme une musique d'initiés et n'avait pas la dimension commerciale d'aujourd'hui. Toutefois, c'est une période où elle cherchait sa direction, alors que les chanteurs vivant du folk étaient encore rares. Cette musique créée par les ouvriers était considérée comme une musique d'ambiance dans les bars. Inside Llewyn Davis est un hommage rendu à ces musiciens qui avaient l'amour de la musique et qui écrivaient sans qu'ils en aient conscience une page de l'histoire de leur art.

13 ans après O Brothers, avec George Clooney, les frères Coen se replongent – admirablement - dans le milieu de la musique avec Inside Llewyn Davis. Avec un Oscar Isaac formidable en looser magnifique dont la vie n'est que ratages sur ratages, mais qui ne perdra jamais espoir et qui nous est rendu finalement sympathique car proche de nous dans ses malheurs. Sans compassion ni antipathie, ils ont trouvé la bonne distance pour conter les mésaventures de leur héros malgré lui. Un chanteur qui se fait tabasser dans la rue à la sortie d'un bar par un inconnu ou qui est obligé de se trimballer avec le chat roux d'un couple qui l'hébergeait et qui s'est échappé alors que la porte claquait derrière lui. Un vagabond qui se laisse porter au gré d'un vent qui ne le poussera jamais jusqu'au succès recherché. Une vie d'artiste qu'il recherche et subit à la fois, sous la caméra des réalisateurs de Barton Fink, qui s'amusent de leur personnage sans jamais le juger.



En ramassant sur une semaine tous les ennuis possibles et en les envoyant à la face d'un chanteur folk qui n'en demandait pas tant, les frères Coen signent une comédie sociale sur une Amérique des années 50-60 qui fait à certains égards écho à l'époque moderne, avec un regard distancié mais qui n'en pas moins mordant pour autant. Avec pour bande-son une musique teintée à la fois de réalisme et de mélancolie. Un film dépressif mais non dépréciatif, et dont l'espoir n'est paradoxalement pas absent. Comme un petit bijou noir posé sur un écrin lumineux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

samedi 8 février 2014

La Vénus à la fourrure : Deux auteurs en quête de personnages

Deux acteurs dans un lieu unique : Polanski fait dans le minimalisme pour un film d'une force et d'une sensualité incroyable.






Thomas (Mathieu Amalric) est metteur en scène. A la recherche d'une comédienne pour sa nouvelle pièce de théâtre, les auditions ne sont pas concluantes. C'est au moment où il s'apprête à rentrer chez lui que débarque Vanda (Emmanuelle Seigner). Vulgaire, écervelée, le courant ne passe pas entre eux au début. Mais lorsqu'il lui laisse sa chance, elle se métamorphose et l'envoûte. De plus en plus obsédé par Vanda, Thomas va alors peu à peu rentrer dans son jeu et se laisser posséder par son actrice.

Inversion des rôles

Vanda est comédienne. Elle arrive très en retard aux auditions pour la nouvelle pièce de Thomas, une adaptation de La Vénus à la fourrure de l'autrichien Leopold Von Sacher-Masoch. Sa tenue pas très distinguée ainsi que son parler populaire ne la font pas passer inaperçue. Cette tornade semble loin du personnage que Thomas a en tête. Seul leur prénom identique rapproche l'interprète et le rôle. Pleine d'assurance, d'arrogance, et prête à tout pour réussir à convaincre le metteur en scène, elle a apporté avec elle ses propres propositions de costume, et a appris le texte par cœur. Elle peut ainsi aisément se mouvoir du réel au virtuel, du casting à la scène, d'un dialogue à un autre, d'un personnage à un autre en moins d'une seconde, comme une formule magique qui abolit les frontières, déchire le rideau séparant les deux univers. Ses rapports avec Thomas évoluent au fil de la répétition, jusqu'à inverser les rôles.

Thomas, lui, est un metteur en scène exigeant qui n'a trouvé en aucune des comédiennes auditionnées le personnage qu'il cherchait. L'arrivée de Vanda va provoquer chez lui au début un sentiment de rejet. Son premier jugement sur elle est plutôt négatif, mais son regard et sa position dominatrice va progressivement évoluer au fil du casting. D'extravertie, Vanda va passer grâce au texte et à ses costumes à la femme fatale sensuelle à laquelle il ne peut résister. Il va peu à peu transformer son scepticisme en fascination, voire en envoûtement. Il se laisse malgré lui charmer. De dominant, il devient dominé ; de possesseur, il se laisse peu à peu dépossédé. L'exemple du texte est à ce titre le plus frappant : il est surpris que Vanda ait la pièce qu'il n'avait pas rendu public, et lorsque elle commence à le réciter par cœur, ce sont des mots dont il est privé. Il y a progressivement une inversion des positions.

Le sexe, enjeu de domination

Au début du film, Vanda a besoin de Thomas. Il est le metteur en scène, il a donc le pouvoir du choix. C'est à elle de montrer en quoi elle pourrait être le personnage de la pièce. Elle est donc dépendante de lui. Mais au fur et à mesure des lignes mouvantes, élastiques, des frontières de plus en plus flou dans leur rapport de comédienne à auteur de théâtre, elle prend l'ascendant. Plus elle se transforme en son personnage (une transformation qui, via les costumes, se fait aux yeux de tous), plus elle en acquiert les codes et les armes, notamment celui du corps. Elle use de son (ses) charme(s) de manière de plus en plus explicite pour subtiliser le pouvoir à Thomas. Elle détourne les codes du sadomasochisme et du fétichisme à son profit. Le sexe devient alors un enjeu majeur de domination, à l'égal des mots. Et Roman Polanski est là pour compter les points de cette « guerre » que se livrent les deux protagonistes.
Le réalisateur de Rosemary's Baby adapte une nouvelle fois une pièce de théâtre. Après Carnage, d'après Yasmina Reza, c'est au tour de l'auteur américain David Ives de voir sa Venus in Fur portée à l'écran. En resserrant au maximum l'intrigue (deux personnages dans un théâtre), Polanski s'intéresse directement au cœur de l'histoire et à la relation entre Vanda et Thomas. Il filme les corps, les regards, la tension au plus près de ses acteurs. Mention spéciale à Emmanuelle Seigner, qui passe en une seconde de la Vamp délurée à la femme fatale avec une déconcertante facilité, et qui parvient à nous fasciner autant qu'elle fascine Thomas. En vérité, il n'y a pas deux mais bien trois personnages qui s'expriment et évoluent tout au long de ce film. Quant à Thomas, on peut à travers lui, de certaines réflexions, de certaines situations, y voir l'ombre portée d'un Roman Polanski qui se serait immiscé dans ce film en forme de mise en abyme.


« Small is beautiful », tel pourrait être le slogan du nouveau film de Roman Polanski. Deux comédiens se livrent une bataille pour conquérir la scène, et le gagnant n'est pas forcément celui que l'on croit. Avec en outre des pistes brouillés car comédienne et metteur en scène se fondent dans la pièce telle que la distinction entre réel et fiction est abolie. Et si avec sa Vénus le réalisateur du Pianiste n'avait pas cherché à s'interroger sur ce qu'est le cinéma et sur la place de l'acteur?






vendredi 24 janvier 2014

La vie d'Adèle : Une femme avec une femme

Le chef d’œuvre d'Abdellatif Kechiche : plus qu'un film féministe, un grand film d'amour, de découverte et d'apprentissage. Beau et émouvant.




Adèle a 15 ans. Étudiante en littérature dans un lycée du nord de la France, elle veut passer de l'autre côté et enseigner à son tour. Du côté de sa vie privée, elle attend encore le prince charmant. Un jour, son regard croise celui d'Emma, une artiste aux cheveux bleus. Elle s'interroge alors, et sa vie va s'en trouver bouleversée lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle développe des sentiments pour elle. Elle va alors devoir apprendre à grandir et à s'affirmer en tant que femme dans le vaste monde des adultes...

Regard des autres et préjugés

Adèle est une adolescente comme les autres. Elle a des parents aimants, des ami-e-s à qui elle peut se confier, et a pour projet professionnel de devenir enseignante. Il ne lui manque qu'une seule chose : le beau garçon qui fera chavirer son cœur. Mais le sympathique Thomas, qui a des vues sur elle, n'est finalement pas celui qui lui convient. De son propre aveu, il lui manque quelque chose. Mais deux événements vont remettre en cause ses certitudes : une de ses amies de lycée l'embrasse, puis dans la rue elle est chamboulée lorsqu'elle croise Emma, une jeune femme à la chevelure bleue. Elle va alors s'interroger, mais la fascination exercée par cette dernière sur Adèle est finalement la plus forte. Elle va alors découvrir peu à peu son homosexualité, mais va la cacher aux yeux de ses proches, car elle a des difficultés à l'assumer par peur du regard des autres et des préjugés. C'est ainsi qu'elle va découvrir sa féminité sous la houlette d'Emma.

Emma, elle, assume beaucoup plus le fait qu'elle soit homosexuelle. A ses côtés, Adèle va vivre une aventure sentimentale comme le vivent n'importe quel couple. En effet, la vie d'Adèle n'est absolument pas un film militant, au contraire. Il s'intéresse plus à l'évolution de l'héroïne dans sa globalité qu'uniquement sous l'angle sexuel. Le film la montre dans son quotidien, à table avec ses parents, lorsqu'elle dort, au lycée, lorsqu'elle fête son anniversaire avec ses camarades, lorsqu'elle fait l'amour. Elle a les mêmes interrogations autour de sa sexualité que les jeunes de son âge. Elle fait des découvertes, et ces nouvelles expériences lui permettent ainsi d'en apprendre plus sur elle-même. En ne faisant qu'un élément, aussi essentiel soit-il, de l'évolution de son personnage, Abdellatif Kechiche, sans chercher à minimiser les choix personnels d'Adèle, montre que l'homosexualité n'est qu'une part de l'apprentissage de la vie de son personnage principal.

Évolution subtile

L'apprentissage, l'un des thèmes récurrents de la filmographie de Kechiche, se retrouve encore ici. Apprentissage en tant que transmission. Adèle veut devenir professeur pour redonner ce que l'école lui a appris. Mais l'apprentissage se retrouve à toutes les niveaux de sa vie. Par exemple, le gratin de pâtes de sa mère qu'elle mange lorsqu'elle est ado se retrouve plus tard, lors d'une soirée organisée chez elle et Emma. Il s'agit donc d'une transmission familiale. Mais dans sa sexualité aussi il est question d'apprentissage, en tant que jugement. Après leur première nuit, Emma va jusqu'à donner une note à Adèle. Mais cette dernière dans la plupart des cas fait ses découvertes toute seule : de la vie d'adulte, des sentiments, de son identité de femme... elle cherche constamment sa place, que ce soit dans son couple ou dans la société. Une évolution subtile, sensible et crue, magnifiée par la caméra du réalisateur de l'esquive.

Abdellatif Kechiche prend son temps (3h) pour montrer l'évolution de son personnage, de ses émois adolescents à ses premiers pas d'adulte et d'enseignante. Il filme Adèle avec beaucoup de sensibilité et de pudeur mais ne cache rien de sa violence, de ses expressions, de ses sentiments. Il a su trouver le ton juste pour son adaptation du roman graphique « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh. Tout juste pourrait-on lui reprocher une seconde partie un peu longue et répétitive. Mais la passion pardonne tout. Quant à l'interprétation, elle est absolument lumineuse. Adèle Exarchopoulos est LA talentueuse et éblouissante révélation du film. Elle prête parfaitement son naturel à son personnage, et le couple qu'elle forme avec Léa Seydoux fonctionne totalement. Un parcours initiatique à la fois intime et qui s'adresse à tous, nous invitant à ne surtout pas juger les choix de vie d'autrui, mais à les accepter.



Magistrale leçon de cinéma autant qu'une ode à la tolérance, La vie d'Adèle est une brillante et intelligente Palme d'Or. L'émotion affleure à chaque plan, chaque scène. Un film qui prend aux tripes et nous accompagne une fois les lumières éteintes. Le regard vrai, sans manichéisme, porté sur les personnages ne fait que sublimer encore plus la narration du film et le couple qui le porte. Une œuvre d'amour, tout à la fois solaire, épatante et importante, d'Abdellatif Kechiche.  




vendredi 10 janvier 2014

Un château en Italie : Les trois saisons de Bruni-Tedeschi

L'amour, la famille, la religion, la mort...Une partition légère et grave à la fois, par une réalisatrice mêlant fiction et autobiographie.






Louise, comédienne, est membre d'une famille de la grande bourgeoisie industrielle italienne. Un monde en crise qui se délite peu à peu. Un jour, sa route croise celle de Nathan, comédien également. Même si tout les oppose (l'âge, la condition sociale, l'envie d'enfant), ils vont entamer une liaison. Une histoire d'amour qui s'étale sur trois saisons, sur fond de crise de foi, de crise industrielle et de maladie du frère de Louise. Un château en Italie, c'est la naissance d'un rêve sur fond d'effondrement de la réalité.

Monde en déclin

Louise (Valeria Bruni-Tedeschi) a 43 ans. Une femme seule, célibataire et sans enfants. Côté travail, c'est pas la joie non plus. Heureusement, il lui reste sa famille, son refuge. Mais un abri précaire : son frère Ludovic (Filippo Timi) est atteint du sida, tandis que Serge, l'ancien ami de la famille aujourd'hui honni (Xavier Beauvois), vit une relation compliquée avec l'alcool. En parlant de relation compliquée, voilà que Louise s'amourache de Nathan (Louis Garrel), comédien comme elle, de vingt ans son cadet. Elle se met alors a espérer : elle veut un enfant. Mais lui n'en veut pas, n'ayant pas la même notion du temps. Nathan et elle sont deux personnages qui s'interrogent (Nathan envisageant d'arrêter son métier), vivent une crise existentielle. Reste la mère de Louise (Marisa Borini). Elle est très présente auprès de sa fille, voire un tantinet envahissante. Tous ces personnages évoluent dans un monde en déclin.

La famille de Louise est issue d'une famille de grands bourgeois italiens. Menacée par les Brigades Rouges, elle a immigré en France. Mais l'industrie est en crise, et pour survivre ils doivent vendre leurs tableaux aux enchères. Une crise qui s'ajoute à celles que traverse l'héroïne dans le film. La cellule familiale ne protège plus autant qu'avant, et Louise, qui malgré son âge avancé en veut une, tombe amoureux d'un homme peu pressé de devenir père. Mais la comédienne s'interroge également sur son rapport à la foi. En effet, elle doute. Elle est constamment en recherche de quelque chose sans vraiment savoir quoi, ni si cela marche. En cela, elle s'oppose à sa mère, qui a un rapport beaucoup plus passionné à la Sainte Vierge. Quant à, Nathan, il est en quête de lui-même, s'interrogeant sur ses envies, ses passions, ne sachant pas vraiment s'il a encore envie de faire l'acteur. Ces personnages sont pris au moment où leur vie est à un basculement.

Recul et autodérision

Des personnages et des situations vraies, car dans ce film réalité et fiction se côtoient, s'entremêlent. Cette histoire est en effet en partie inspirée par la propre vie de la réalisatrice. Valéria Bruni-Tedeschi a réellement perdu un frère suite à la maladie. Le couple qu'elle forme avec Louis Garrel dans le film ne sont que les « retrouvailles » du couple qu'elle a formé avec lui pendant 5 ans. Et la mère de Louise est dans la vie sa vraie mère. La réalité est poussée jusqu'au tournage du film, dont certaines scènes ont été réalisées dans l'ancien château de la famille de la réalisatrice. Réalité et fiction se répondent, mais tout ceci sous la forme d'une comédie, donc d'une bonne dose de recul et d'autodérision. "Il s’inspire de choses qui me sont arrivées (…) La réalité que je connais ou que j’observe est le matériel de départ.", explique Valéria Bruni-Tedeschi dans une interview. Une part d'autofiction qui rend le film et ses émotions plus justes.

En puisant dans son vécu pour en faire la matière de sa troisième œuvre cinématographique, la réalisatrice de Il est plus facile pour un chameau nous livre une histoire gentillette, sympathique, souriante. Des situations cocasses mais inégales, tantôt burlesques, tantôt trop poussées. Si les personnages portent en eux une part assumée de folie, la narration en manque, elle, un peu. Mais l'interprétation correcte des acteurs filmés avec beaucoup de tendresse permet de suivre le scénario et ses rebondissements non sans déplaisir. L'hommage à sa famille tout comme à ses origines est sincère. Scènes drôles et plus émouvantes s'alternent au rythme des saisons. Valéria Bruni-Tedeschi nous montre aussi, sans critique mais avec une bonne dose de nostalgie, et au travers de sa famille, un contexte social qui évolue. Cette transition ne s'effectue pas sans mal, mais la famille, quelle que soit son état, reste une valeur refuge et protectrice.


Une comédie parfois un peu poussive mais qui offre quelques bons moments : Un château en Italie n'est pas un film exceptionnel, mais montre avec beaucoup de justesse des personnages en crise, en phase avec la situation du monde et en même temps déboussolés, en quête de nouveaux repères. La réalisatrice nous offre une savoureuse tranche de vie intime qui peine un peu à emporter l'adhésion mais nous fait passer un bon moment. Une petite comédie italienne revisitée à la sauce française.